C'était une curieuse émotion que celle d'un pareil début. A sept heures, j'arrive pour allumer les quinquets.
—Monsieur le régisseur, dis-je, je me sens défaillir.
—Mais monsieur est sur l'affiche, répond ce personnage qui me considère depuis deux mois comme de la famille.
La représentation commence par un travail de sauvage, exécuté sur un cheval nu, par madame Hortensia. Les bancs se garnissent terriblement; voici mes invités, voici la «bande lyrique» et des amis de la marine avec leurs femmes et toute leur smalah, voici aussi des dames du demi-monde, en grande toilette. On cache des bouquets sous les manteaux, une masse d'objets très volumineux, j'aperçois aussi des sifflets, des casseroles, tous les ustensiles nécessaires pour exécuter au besoin un charivari affreux.
En arrivant, la vieille directrice de la «bande lyrique» fait une légère grimace, puis prend son parti et rit de bon cœur; sa fille est la seule personne qui, dans le public, me cause quelque embarras, parce qu'elle est charmante et que nous sommes fort camarades. Si je suis médiocre, ce sera un abîme de ridicule...
La coulisse du cirque est établie dans un vaste capharnaüm, qui fut jadis la scène à trucs d'un théâtre de barrière,—petits couloirs obscurs, échelles, trappes et échafaudages. Ce qui se passe de choses drôles dans ce local est indescriptible; les clowns de la troupe sont clowns même derrière le rideau, et comiques au delà du possible...
La belle Pasqualine (seize ans), fiancée à l'écuyer Massi, est accusée par une vieille comparse d'être avec moi dans les meilleurs termes. Scène de jalousie, nerfs et pâmoison... Réconciliation, attendrissement, tasse de thé.
Fort troublée, la jeune première, en faisant le «saut à rebours», tombe les quatre fers en l'air devant le public. Plusieurs catastrophes s'ensuivent, etc.
C'est l'heure de m'habiller, émotion très vive. Voici mon maillot, il est jaune et vert et vient en droite ligne de Milan, de chez Carolo Lorenzi, le coupeur de tous les acrobates fashionables,—je ne sais pas entrer dans ces choses-là,—deux clowns me le passent gravement. Il est collant à craquer, ce qui est la suprême élégance des pitres. Puis un caleçon de bain de velours noir, si simplifié que j'en frémis, grandes manchettes de dentelles, grande fraise, une perruque verte à houppette, un loup et une poignée de farine, c'est complet.
Les cousins (car entre gens de cirque on s'appelle cousin) disent que je suis magnifique.