Mazzeo di Ricco paraît être le plus ancien de ces poëtes, à en juger du moins par son style qui est le plus grossier, le plus près de l'origine de la langue, le moins italien de tous. De ses six chansons ou canzoni que l'Allacci nous a conservées, il n'y en a que deux qui exigent quelque attention; encore n'est-ce pas par leur mérite, mais parce que la forme provençale y est évidemment empreinte. L'une est un dialogue entre une dame et son amant. La dame dit une strophe, l'amant répond par une autre, comme dans les pastourelles des Troubadours. «Messire, dit la dame, mon cœur amoureux se plaint et fait pleurer mes yeux; il se tient éloigné de moi, et il me tourmente en venant à vous mille fois le jour, tant il vous désire. Il reste auprès de vous, et ne revient plus à moi. Je vous le recommande: ne lui donnez ni jalousie ni chagrin.--Madame, répond l'amant, si vous m'envoyez votre cœur amoureux, sachez que je vous envoie aussi le mien. Je languis, je sens de vives peines pour vous, rose vermeille; je n'ai plus d'existence que pour désirer de me rendre auprès de vous». Dans les deux autres strophes, la dame est enchantée de Messire: elle l'engage à venir; mais elle craint qu'il ne change, qu'il ne la quitte pour une autre belle. Messire la rassure. Un homme ne peut diriger ses yeux de manière à voir deux personnes dans une seule figure. Rien ne pouvait engager son cœur à se rendre ailleurs que chez elle; l'amour l'y attache si fortement, qu'il y retournerait toujours. Tout cela est en même temps commun et recherché quant aux pensées; et l'expression ne le relève pas [630].

[Note 630: ][ (retour) ]

Lo core inamorato,
Messere, si lamenta
E fa pianger gli occhi di pietate,
Da me' esta lungiato, etc.
Donna, se mi mandate
Lo vostro dolze core
Inamorato si come lo meo,
Sacciate in veritate
, etc.

La seconde chanson qui a du rapport avec les chansons provençales, est composée de quatre strophes, et les strophes de douze vers inégaux. Le dernier mot de chaque strophe est repris dans le premier vers de la strophe suivante, et l'on se rappelle que cette forme est entièrement provençale. La seconde strophe contient une argumentation en forme. L'auteur se plaint, dans la première, de n'être plus son maître, et dit, en terminant, d'un ton sententieux, que celui-là possède un assez grand empire [631], qui peut se maîtriser lui-même. «Puisque je ne puis plus me maîtriser, reprend-il, c'est l'amour qui me maîtrise; l'amour est donc certainement mon maître; mais je ne puis jamais considérer dans l'amour qu'un vif désir, et si l'amour est un vif désir, au nom de Dieu, considérez ici, madame, que l'amour ne me prend point d'une manière visible, mais qu'il paraît naître naturellement; et puisque l'amour est une chose naturelle, vous devez avoir pitié de mes maux». On ne sait pas ce que la dame put penser de cette logique; mais on voit assez ce qu'il faut penser de cette poésie, même dans une traduction, et on le sent encore mieux en lisant le texte.

[Note 631: ][ (retour) ]

C'assai gran regno regie, cio mi pare,
Chi se medesimo puo sengnoregiare.
Poiche non posso me sengnoregiare,
Amor mi sengnoria:
Dunque e amore sengnore ciertamente;
Ma non pono già mai considerare
Che l'amore altro sia.
Se non distretta volglia solamente;
E s'amore e distretta voluntate,
Per Deo, madonna, in ciò considerate,
C'amor no'm prende visibilemente,
Ma pare che nasca naturalemente,
E poi c'amore e cosa naturale
Merze dovete avere de lo meo male
.

La strophe suivante commence par ces derniers mots:

De lo meo male ch'e tanto amoroso, etc.

Elle finit par ce vers:

Che di piccola gioia processione;

Et le premier vers de la quatrième strophe est:

D'alta processione e gioia plagiente.

Cette façon de reprendre un mot est tout-à-fait provençale.

Guido delle colonne, qui ne passe que pour historien, a ici deux chansons qu'on pourrait préférer aux deux que l'on y trouve d'Odo son cousin ou son frère [632]. On y voit du moins quelques pensées et des bizarreries qui valent encore mieux qu'une entière nullité de sentiments et d'idées. Dans l'une de ces chansons, il compare la belle Morgane à sa dame, à qui cette fée, si elle était encore au monde, cèderait en beauté [633]; dans l'autre, il emploie des comparaisons plus singulières: «Votre teint frais, dit-il, surpasse les roses et les fleurs; il est plus brillant qu'un autre, et votre bouche parfumée exhale une odeur plus agréable que ne fait un animal qu'on nomme la panthère [634]». Il n'est pas aisé de comprendre ce que c'est que l'agréable odeur que rend une panthère, ni de saisir la justesse de cette comparaison. Celle qui termine cette strophe est plus claire, mais n'est guère moins bizarre. «Je suis votre esclave, dit le poëte, plus loyal et plus dévoué que l'assassin n'est à son maître [635]».

[Note 632: ][ (retour) ] Ils nacquirent tous deux sous le règne de Frédéric II, et fleurirent vers la fin de ce règne; c'est-à-dire, de 1240 à 1250. On aperçoit dans leur style et dans leur versification quelque progrès.

[Note 633: ][ (retour) ] Voyez ci-dessus, p. 397, le texte et la correction de ce passage.

[Note 634: ][ (retour) ]

Ben passa rose e fiori
La vostra fresca cera,
Lucente più che spera:
E la bocca auhtusa
Più rende aulente audore
Che non fa una fera
C'ha nome la Pantera
.

[Note 635: ][ (retour) ]

Perche son vostro più leale e fino
Che non è al suo signore l'assassino
.

Je ne crois pas qu'il soit ici question d'un assassin vulgaire, salarié pour une vengeance privée, mais de ses sujets fanatiques du Vieux de la Montagne, qui allaient partout exécuter avec dévouement ses ordres sanguinaires. On les nommait en Orient, haschischin, dont on a fait heissessini, assessini, assassini, assassins, comme l'a démontré M. Sylvestre de Sacy, dans un mémoire dont j'ai donné l'extrait dans mon Rapport imprimé sur les travaux de notre classe; juillet 1809. On parlait beaucoup alors, depuis les croisades, de ses sectaires et de leur chef.

Le notaire Jacopo ou Giacomo da Lentino est le meilleur de ces poëtes, et celui dont il s'est conservé le plus de vers: il n'écrivit qu'au milieu du siècle, lorsque dans l'Italie entière on commençait à cultiver la poésie, et que surtout Guittone d'Arrezo, comme nous le verrons bientôt, polissait le langage et rendait les formes poétiques plus régulières. Jacopo da Lentino connut ces progrès, et y prit part; on s'en apperçoit à son style, et surtout à la forme de ses sonnets. Ce recueil en contient quinze, et quatorze de ses chansons. La plus remarquable est celle où il se compare à un peintre qui a fait un portrait, et qui le regarde en l'absence du modèle. En voici à peu près le sens: «La merveilleuse puissance de l'amour m'enchaîne; et souvent, à toute heure, comme un homme qui fixe sa pensée ailleurs que sur ce qui l'environne, et qui peint un portrait ressemblant, je ne pense qu'à vous, madame, et c'est dans mon cœur que je porte votre figure [636]..... Poussé par un vif désir, j'ai peint un objet qui vous ressemble; quand je ne vous vois pas, je regarde ce portrait, etc. [637]». La dernière strophe, adressée à la chanson même, est naïve, et se termine en quelque sorte par la signature de l'auteur. «Ma jolie chanson, lui dit-il, chante une chose nouvelle: va le matin trouver la plus belle fleur de tout le jardin d'amour, et dis-lui: Vous qui êtes plus blonde que l'or fin; votre amour, qui est d'un si haut prix, donnez-le au notaire natif de Lentino [638]».