En voilà plus qu'il n'en fallait peut-être pour donner une idée de ces anciens poëtes siciliens, que les Italiens reconnaissent pour les fils aînés de la Muse italienne. Mais on doit ajouter à leurs noms peu célèbres le nom plus doux et plus aimable d'une certaine Nina [643], que son amour pour la poésie rendit amoureuse d'un poëte qu'elle n'avait jamais vu. Il était de Majano en Toscane, et s'appelait Dante, quoiqu'il n'eût rien de commun avec le grand poëte de ce nom. Ses poésies avaient alors beaucoup de réputation: elles touchèrent le cœur de Nina, qui composa pour lui des vers fort tendres, et qui était si fière de son amant, qu'elle se faisait appeler la Nina di Dante [644].
[Note 643: ][ (retour) ] C'était, dit Crescimbeni, la plus belle personne de son pays et de son temps. On la regarde comme la première femme qui ait fait des vers italiens. Stor. della volg. poesia, t. III, p. 84.
[Note 644: ][ (retour) ] Il s'est conservé fort peu de ses poésies. Crescimbeni, ubi suprà, en cite un seul sonnet. C'est une réponse que Nina fait au poëte qui lui avait adressé le premier, sans se nommer, une déclaration d'amour en vers. On y voit en effet, à travers les expressions surannées, beaucoup de douceur et de tendresse.
Qual sete voi, si cara proferenza
Che fate a me senza voi mostrare?
Molto m'agenzeria vostra parvenza
Perche meo cor podesse dichiarare, etc.
Le signal donné par la Sicile avait été bientôt suivi sur le continent. Des poëtes italiens s'étaient fait entendre à Bologne, à Pérouse, à Florence, à Padoue et dans plusieurs villes de Lombardie. Parmi les poëtes de Bologne, on distingue surtout Guido Guinizzelli, qui, selon la croyance commune, partage avec Brunetto Latini l'honneur d'avoir été le maître du véritable Dante. On ne sait rien de la vie de ce poëte, qui florissait avant la moitié du treizième siècle, sinon qu'il était homme de guerre et d'une famille noble de Bologne, qui en fut chassée pour son attachement au parti de l'empereur [645]. Il fut le premier à donner au style poétique plus de force et de noblesse. Quoiqu'il ne traitât guère, selon le goût du temps, que des sujets d'amour, il répandit dans ses poésies des sentiments élevés et des maximes de philosophie platonique [646] adaptées à cette passion; c'est sans doute ce qui lui fit donner le titre de très-grand (Massimo) par son élève [647], qui devait bientôt mériter ce titre mieux que lui.
[Note 645: ][ (retour) ] Benvenuto da Imola, cité par Tirab., t. IV, l. III, c. 3.
[Note 646: ][ (retour) ] Crescimbeni, t. I. Comment. l. I, c. 12.
[Note 647: ][ (retour) ] Dante, de Vulg. Eloq. En appelant ici le Dante élève de Guido, je parle selon l'opinion commune; je dois dire cependant que Crescimbeni, loin de l'adopter, prouve qu'elle est fausse, par le passage même du Dante, dont on se sert pour la soutenir. Le poëte trouve Guido dans le purgatoire, cant. 26. Dès qu'il l'a entendu se nommer, il l'appelle son père, et celui des autres poëtes qui ont composé des vers d'amour pleins de douceur et de grâce:
Quando i' udi nomar se stesso il padre
Mio e d'altri miei miglior, che mai
Rime d'amore usar dolci e leggiadre.Guido lui demande quelle est la cause qui le fait lui parler et le regarder avec tant de tendresse: «Ce sont, lui répond le Dante, vos doux écrits, qu'on ne cessera d'aimer tant que durera le style moderne:
Dimmi che è cagion perchè dimostri
Nel dire e nel guardar d'avermi caro?
Ed io a lui: li dolci detti vostri,
Che quanto durerà l'uso moderno,
Faranno cari ancora i loro inchiostri.On s'est arrêté au premier de ces deux traits, et l'on n'a pas vu que le dernier prouve évidemment que le Dante, non seulement n'avait pas eu Guido pour maître, mais qu'il ne l'avait jamais vu, et qu'il n'avait appris de lui à rimer, qu'en lisant ses vers.
On nous a conservé de Guido Guinizzelli quelques sonnets et quatre Canzoni [648]. (Je demande la permission d'employer désormais ce mot, que celui de Chanson, en français, ne rend pas). Dans presque tous ses sonnets, l'idée principale est une comparaison; ce sont même souvent plusieurs comparaisons de suite, dont on voit que l'une a fait naître dans son esprit l'idée de l'autre, sans qu'il y ait pourtant de grands rapports entre les deux. Dans l'un, c'est le trait de l'amour qui, pour aller à son cœur, passe par ses yeux, comme le tonnerre qui entre par la fenêtre d'une tour, et qui fend et met en pièces tout ce qu'il trouve au dedans. «Je reste, dit le poëte, comme une statue de bronze où il n'y a ni âme ni vie, si ce n'est qu'elle imite une figure d'homme [649]». Dans l'autre, après avoir comparé sa maîtresse à l'astre de Diane, qui a pris la forme d'une face humaine, l'éclat de son teint lui donne l'idée d'un visage de neige coloré de grenade [650]. Dans un troisième, il est abattu et renversé par la rencontre de l'amour, comme le tonnerre frappe un mur (on voit que cette idée du tonnerre le poursuit), ou comme le vent abat les arbres par ses coups redoublés. Le même quatrain, dont les deux premiers vers contiennent ces deux comparaisons, offre dans les deux derniers une querelle entre les yeux et le cœur. «Le cœur dit aux yeux: C'est par vous que je meurs; les yeux disent au cœur: C'est toi qui nous as perdus [651]». Assurément le défaut de cette poésie n'est ni le vide ni la prolixité.
[Note 648: ][ (retour) ] Une Canzone dans le Recueil de Giunti, l. IX; une dans celui de l'Allacci, deux canzoni et cinq sonnets à la fin de la Bella Mano.