Irnérius laissa des disciples qui rendirent après lui l'école de Bologne de plus en plus célèbre. Les lois romaines furent enseignées non seulement en Italie, mais en Angleterre et en France par des Italiens. Un certain Vacarius, né en Lombardie, fut appelé, vers le milieu de ce siècle, en Angleterre, par un archevêque de Cantorbéry, pour y répandre ce genre d'instruction. Le célèbre Placentino vint en France, où on l'appelle Plaisantin, et ouvrit à Montpellier une école de droit romain. Il paraît qu'il était de Plaisance, et que c'est de là qu'il tira son nom: on ne lui connaît en effet ni d'autre nom ni d'autre patrie. C'est à Montpellier qu'il écrivit une Introduction à l'étude des lois, la Somme des institutes de Justinien, et plusieurs autres ouvrages. Il retourna en Italie, fut appelé deux fois pour professer à Bologne, revint enfin à Montpellier, et y mourut en 1192 [271].

[Note 271: ][ (retour) ] Tirab., t. III, p. 344.

Les Empereurs et les Papes accordaient, comme à l'envi, des encouragements à l'école de Bologne, et les étrangers y accouraient de toutes parts. À Modène, à Mantoue, à Pise et dans plusieurs autres villes, l'émulation éleva des écoles rivales; mais Bologne l'emporta toujours sur elles, principalement dans une branche du droit qui avait acquis peu à peu une grande importance, sans qu'il soit bien démontré que le bonheur des hommes, la bonne constitution des sociétés, ni les vraies lumières de l'esprit y eussent beaucoup gagné. Déjà plusieurs recueils de canons, de décrétales et d'autres pièces dont la jurisprudence canonique se compose, avaient été formés. Depuis la fameuse collection des fausses décrétales des Papes prédécesseurs de Sirice, donnée sous le nom d'Isidore de Séville, puis attribuée à un certain Isidore Mercator, que d'autres nomment Peccator, mauvais écrivain du huitième siècle, on avait eu les collections de Reginon [272], de Burcard de Worms [273], d'Ives de Chartres [274], le seul de tous ces canonistes qui eût montré quelque esprit de critique et des lumières: mais dans tous ces recueils on trouvait des obscurités et des contradictions sans nombre. Les vraies et les fausses décrétales y étaient confusément placées, sans ordre et sans discernement. Un moine, Toscan de naissance, mais professeur à Bologne, nommé Gratien, se chargea de l'immense travail de tout revoir, de tout éclaircir, et, s'il pouvait, de tout concilier. Dans ce recueil, fruit de vingt-quatre années de travail, il laissa beaucoup d'erreurs et il en commit de nouvelles. La plus grave fut l'adoption qu'il fit des fausses décrétales; ce qui en affermit et en étendit l'autorité [275]. On donna le nom de Décret à sa compilation. Il la publia à Rome vers le milieu du douzième siècle [276]. Le Décret de Gratien eut bientôt en Europe autant d'autorité que le Code de Justinien; et la critique des siècles suivants, qui en a relevé les nombreuses erreurs, n'en a point encore détruit toute la célébrité.

[Note 272: ][ (retour) ] Bénédictin, abbé d'une abbaye de son ordre, dans le diocèse de Trêves. Son recueil de canons, publié au neuvième siècle, est intitulé: de Disciplinis Ecclesiasticis et de Religione Christianâ.

[Note 273: ][ (retour) ] Cet évêque de Worms publia sa collection de canons au commencement du onzième siècle.

[Note 274: ][ (retour) ] Ce nom est célèbre dans notre littérature du onzième et du douzième siècle.

[Note 275: ][ (retour) ] Voy. le cinquième Discours de Fleury, sur l'Hist. Eccl.

[Note 276: ][ (retour) ] Le P. Sarti, dans son Traité de Cl. Prof. Bonon., t. I, part. I, p. 260, prouve que ce fut vers l'an 1140, et Tiraboschi est de cet avis, t. III, p. 346.

Du reste, si nous voulons interroger ce siècle et chercher dans ses productions à nous rendre compte de ses progrès, nous les trouverons encore peu sensibles. Nous verrons, comme dans le précédent, des théologiens et des dialecticiens formidables. Nous distinguerons surtout parmi eux Pierre Lombard, que l'Italie donna à la France [277], comme elle lui avait donné Lanfranc et Anselme, qui fut même évêque de Paris, célèbre par un Livre des sentences [278], qu'on prendrait à ce titre pour un livre de philosophie morale, et qui n'est qu'un système complet et serré de théologie scolastique, mais qui n'en procura pas moins à son auteur le titre révéré de Maître des sentences. Sans doute il donna ce titre à son ouvrage, parce que les matières y sont traitées par paragraphes et par aphorismes ou sentences, plus qu'en style démonstratif. L'auteur visa surtout à l'élégance, telle qu'on pouvait l'atteindre alors, et à la clarté. Il prétendit en mettre même dans des questions telles que celles-ci: si Dieu le père, en engendrant son fils, s'est engendré lui-même, ou un autre dieu [279]; s'il l'a engendré par nécessité ou par volonté; s'il est Dieu lui-même, volontairement ou sans le vouloir [280]; si Jésus-Christ pouvait naître d'une espèce d'hommes différente de celle des descendants d'Adam; s'il pouvait prendre le sexe féminin [281], etc. Il examine dans un autre endroit si Jésus-Christ était une personne ou quelque chose, et, après avoir beaucoup argumenté sur l'une et l'autre proposition, il paraît conclure que ce n'était pas quelque chose; conclusion dénoncée peu de temps après au concile de Tours et au pape Alexandre III, qui la condamnèrent. Ce ne fut pas sa seule erreur. L'abbé Racine, dans son Abrégé de l'histoire ecclésiastique [282], ne lui en reproche pas moins de vingt-six. Mais il eut encore un plus grand nombre de commentateurs. Le même Racine lui en donne deux cent quarante-quatre; et le comte San Raphaël, qui a écrit sa vie, ajoute qu'on pourrait facilement doubler ce nombre [283].

[Note 277: ][ (retour) ] Il était né à Novare, ou dans les environs.