Dans ce siècle, il n'y eut presque aucun monastère, pas le plus petit couvent, à plus forte raison pas une ville d'Italie, qui n'eût son historien et sa prolixe histoire. Muratori, dont on ne peut trop louer le zèle infatigable, a recueilli dans sa grande collection [293] tous ceux de ces anciens chroniqueurs qui peuvent jeter des lumières sur l'histoire de sa patrie. Il faut dans tous ces écrivains savoir démêler la vérité à travers les passions et l'esprit de parti. C'est l'œuvre de la saine critique, l'une des premières qualités de l'historien, et dont l'exercice lui devient d'autant plus difficile qu'elle manque davantage aux sources où il doit puiser. Othon de Frisingue, dont l'histoire ne va pas jusqu'au temps de l'expédition de Frédéric Ier en Italie [294], est encore plus impartial sur le compte de cet empereur, qu'on ne devrait l'attendre d'un sujet et d'un parent; mais on doit suivre avec précaution son continuateur Radevic, chanoine du même chapitre, magistrat de Lodi, mais magistrat de la nomination de Frédéric, et dont la plume n'est pas seulement partiale, mais servile. D'une autre part, il faut se défier de Radulphe ou Raoul, Milanais et historien de Milan, ardent républicain, toujours violemment opposé à l'ennemi des républiques. On ne doit non plus une foi aveugle ni à la vie d'Alexandre III, ce courageux ennemi de Frédéric, recueillie par le cardinal d'Aragon, ni aux histoires particulières des villes de Lombardie qui soutinrent et gagnèrent contre cet empereur la cause de leur liberté. C'est du choc de ces passions opposées, et de ces narrations souvent contradictoires, qu'il faut savoir tirer et faire jaillir la vérité [295].

[Note 293: ][ (retour) ] Rerum Italic. Script., 29 vol. in-fol.

[Note 294: ][ (retour) ] Ce qu'il a écrit de cette histoire ne s'étend que jusqu'en 1156, et la première expédition italienne de Frédéric est de 1161.

[Note 295: ][ (retour) ] C'est ce qu'a fait avec beaucoup de succès M. Simonde Sismondi, dans son estimable Histoire des Républiques italiennes du moyen âge.

Parmi toutes ces histoires plus ou moins suspectes, il en est une dont le caractère inspire plus de confiance, et qui, quoique souvent partiale encore, a cependant plus de poids et d'autorité: c'est la Chronique de la république de Gênes, commencée à cette époque par ordre de la république elle-même, et par un homme qui y remplissait honorablement les premières fonctions politiques et militaires. Il se nommait Caffaro. Il commença son récit à la première année du siècle, et le suivit sans interruption jusqu'à celle de sa mort [295b]. Ses continuateurs furent comme lui versés dans les affaires. C'est le premier exemple d'une histoire écrite par décret public. On doit penser [296] qu'un corps d'histoire, écrit ainsi par des personnages graves et contemporains, approuvé par l'autorité publique, dans un pays libre, mérite une considération particulière. En effet, on ne trouve point ici les vieilles fables populaires dont les histoires de ce temps-là sont communément remplies. Les faits y sont racontés dans un style qui n'est certainement pas élégant, mais simple et naturel, et dont la simplicité même est un garant de plus de la vérité des faits [297].

[Note 295b: ][ (retour) ] Il mourut en 1164, âgé de 86 ans.

[Note 296: ][ (retour) ] Tiraboschi, Stor. della Letter. ital., t. III, liv. IV, c. 3.

[Note 297: ][ (retour) ] Voy. Muratori, Script. Rer. ital., vol. VI.

Les nouveaux états de Naples et de Sicile eurent aussi des historiens et des chroniqueurs, dont quelques-uns écrivirent par ordre des princes Normands, leurs nouveaux maîtres; ce qui n'inspire pas tout-à-fait le même degré de confiance. L'un d'eux, nommé Godefroy [298], n'était pas même Italien; il était Normand. On cite de son continuateur Alexandre, abbé d'un monastère de St.-Salvador [299], un trait qui peut nous faire juger; tandis que nous cherchons à débrouiller l'histoire littéraire moderne, de quelle manière ces écrivains du douzième siècle savaient ou habillaient les faits de l'histoire littéraire ancienne. Cet Alexandre, en finissant son ouvrage, s'adresse à Roger, roi de Sicile, et le prie de le récompenser de son travail, en honorant de sa protection royale le monastère dont il était abbé. «Si Virgile, lui dit-il, le plus grand des poëtes, eut pour prix de deux vers qu'il avait faits en l'honneur d'Octave Auguste, la seigneurie de Naples et de la Calabre, à combien plus forte raison, etc.» [300]. On sent toute la justesse de cet à fortiori, mais on ne voit pas facilement dans quelle tradition cet historien avait trouvé ce trait de libéralité d'Auguste, et cette seigneurie de Virgile.

[Note 298: ][ (retour) ] Goffredo Malaterra. Il écrivit, par ordre du roi Roger, une histoire de Sicile, en quatre livres, qu'il conduit jusqu'à la fin du onzième siècle.