Ses livres et ses amis, à qui il en parlait sans cesse, étaient devenus les deux objets de ses plus fortes affections. Ses lettres familières, qui forment la partie la plus précieuse comme la plus considérable de ses Œuvres, réveillaient ou entretenaient d'un bout de l'Italie à l'autre, en France et dans d'autres parties de l'Europe, l'amour des anciens. Elles pourraient le rallumer encore. Il y parle aux souverains, aux grands, aux savants, aux jeunes gens, aux vieillards le même langage; il prêche à tous l'amour et l'admiration des anciens. Ce n'est pas là, il s'en faut beaucoup, leur seul mérite, mais c'est celui que nous devons considérer ici. C'est par tous ces moyens réunis, non moins que par son exemple, qu'il exerça une si puissante influence sur l'esprit de son siècle, et sur la renaissance des lettres.
Je n'ai rien dit de sa figure et des avantages extérieurs dont la nature l'avait doué; ils étaient très-remarquables dans sa jeunesse. Une taille élégante, de beaux yeux, un teint fleuri, des traits nobles et réguliers le distinguaient parmi ses compagnons d'âge et de galanterie. Le soin recherché qu'il avait pris de sa parure, et les succès dont il avait joui dans le monde, lui faisaient pitié dans un âge mûr. Il les avouait comme des faiblesses; mais peut-être par une autre faiblesse en parlait-il trop en détail, et trop souvent. Les agréments de son esprit, sa conversation confiante et animée, ses manières ouvertes et polies lui donnaient un attrait particulier, et la sûreté de son commerce, sa disposition à aimer et sa fidélité inviolable dans les liaisons d'amitié, lui attachaient invinciblement ceux que ce premier attrait avait une fois approchés de lui.
Un dernier trait fera voir combien il fut constant dans ses affections, et quelle fut, jusqu'à la fin de sa vie, la disposition habituelle de son âme. On connaît sa vénération et son amour pour Virgile. Virgile, comme Cicéron, était sans cesse auprès de lui. Le beau manuscrit sur vélin, avec le commentaire de Servius, qui servait à son usage, et sur lequel sont écrites des notes de sa main, est un des plus célèbres qui existent. Il a fait long-temps le principal ornement de la bibliothèque Ambroisienne à Milan: il fera sans doute plus long-temps encore, à Paris, celui de la bibliothèque Impériale. Parmi les notes latines dont il est enrichi, on distingue surtout la première, qui est en tête du volume. Comme elle peut servir à lever les doutes qui resteraient encore sur Laure, sur la passion de Pétrarque pour elle, et sur la nature de cette passion extraordinaire, je la traduirai ici littéralement [611].
[Note 611: ][ (retour) ] On a donné, dans le Publiciste du 18 octobre 1809, une traduction inexacte de cette note; on annonçait de plus le manuscrit de Virgile, d'où elle est tirée, comme existant encore à Milan, tandis qu'il était, depuis plusieurs années, à Paris.
L'authenticité de cette note a été contestée en Italie; quelques critiques du seizième siècle ont douté qu'elle fût écrite de la main de Pétrarque; mais leurs doutes ont été éclaircis, et leurs objections réfutées. Les faits relatifs au précieux manuscrit où elle se trouve, recueillis d'abord par Tomasini, dans son Petrarca redivivus, ont été répétés par l'abbé de Sade, note 8, à la fin du volume II de ses Mémoires. M. Baldelli les a exposés à son tour avec de nouveaux développements et de nouvelles preuves, en faveur de l'authenticité de la note sur Laure, article II des éclaircissements ou illustrazioni qui sont à la suite de son ouvrage, pag. 177 et suiv. Voici les principaux faits. La bibliothèque de Pétrarque fut vendue et dispersée après sa mort. Son Virgile passa à son ami et son médecin Jean Dondi; de celui-ci, qui mourut en 1380, à son frère Gabriel, et de Gabriel à son fils Gaspard Dondi. Il paraît que Gaspard le vendit, et qu'il fut placé, vers 1390, dans la bibliothèque de Pavie; il y resta plus d'un siècle. En 1499, les Français s'étant emparés de Pavie, enlevèrent beaucoup de manuscrits qui furent transportés à Paris, dans la bibliothèque du roi. Plusieurs sont apostilles et annotés de la main de Pétrarque. Quelque adroit Pavesan trouva le moyen de soustraire à cette exécution militaire le manuscrit de Virgile. Il était encore à Pavie, au commencement du seizième siècle, dans la bibliothèque d'un gentilhomme nommé Antonio di Piero. Deux autres propriétaires le possédèrent successivement; à la mort du second, Fulvia Orsino, il fut vendu, à très-haut prix, au cardinal Frédéric Borromée, fondateur illustre de la bibliothèque Ambroisienne, où il le plaça parmi les manuscrits les plus précieux. Il y est resté jusqu'en 1796; ce fut alors un des principaux objets d'arts, recueillis à Milan par les premiers commissaires français qui y furent envoyés après la conquête.
«Laure, illustre par ses propres vertus, et long-temps célébrée par mes vers, parut pour la première fois à mes yeux au premier temps de mon adolescence, l'an 1327, le 6 du mois d'avril, à la première heure du jour (c'est-à-dire six heures du matin), dans l'église de Sainte-Claire d'Avignon; et dans la même ville, au même mois d'avril, le même jour 6, et à la même heure, l'an 1348, cette lumière fut enlevée au monde, lorsque j'étais à Vérone: hélas! ignorant mon triste sort. La malheureuse nouvelle m'en fut apportée par une lettre de mon ami Louis. Elle me trouva à Parme la même année, le 19 mai au matin. Ce corps, si chaste, et si beau, fut déposé dans l'église des Frères mineurs, le soir du même jour de sa mort. Son âme, je n'en doute pas, est retournée, comme Sénèque le dit de Scipion l'Africain, au ciel, d'où elle était venue. Pour conserver la mémoire douloureuse de cette perte, je trouve une certaine douceur mêlée d'amertume à écrire ceci, et je l'écris préférablement sur ce livre qui revient souvent sous mes yeux, afin qu'il n'y ait plus rien qui me plaise dans cette vie, et que mon lien le plus fort étant rompu, je sois averti, par la vue fréquente de ces paroles, et par la juste appréciation d'une vie fugitive, qu'il est temps de sortir de Babylone; ce qui, avec le secours de la grâce divine, me deviendra facile par la contemplation mâle et courageuse des soins superflus, des vaines espérances, et des événements inattendus qui m'ont agité pendant le temps que j'ai passé sur la terre.»
Il y a de bien beaux sonnets dans Pétrarque, il y en a de bien touchants; mais je n'en connais point qui le soient autant que ces lignes d'un grand homme studieux et sensible, sur ce qui était sans cesse l'objet de son étude, de ses méditations, de ses tristes et doux souvenirs.
CHAPITRE XIII.
Œuvres latines de Pétrarque; Traités de philosophie morale; Ouvrages historiques; Dialogues qu'il appelait son Secret; ses douze Églogues; son Poëme de l'Afrique; trois livres d'Épitres en vers.