Les Œuvres latines de Pétrarque, sur lesquelles il fondait, comme nous l'avons vu dans sa vie, tout l'espoir de sa renommée, forment un volume in-fol. de douze cents pages [612]. Environ quatre-vingts pages de poésies en langage toscan ou vulgaire sont comme jetées à la fin de cet énorme volume. Elles y sont à la place que Pétrarque lui-même leur donnait dans son estime; et ce sont ces poésies vulgaires qui font, depuis plus de quatre siècles, les délices de l'Italie et de l'Europe, où l'on ne connaît plus aucune des productions latines, objet de la prédilection de leur auteur; c'est ce qui l'a placé parmi les poëtes modernes du premier rang.
[Note 612: ][ (retour) ] Dans l'édition de Bâle, 1581, qui est la plus complète.
Il ne faut pas croire cependant que ces ouvrages latins, si complètement oubliés, soient sans mérite; ils en ont un très-grand au contraire, surtout si l'on n'oublie pas le temps où ils furent écrits, et si l'on a quelquefois lu d'autres ouvrages latins du même temps. Pétrarque sentit le premier que, pour écrire véritablement en latin, il fallait oublier le langage barbare de l'école, et remonter du style de la dialectique, de la théologie et du droit, jusqu'à celui de l'éloquence et de la poésie, de Cicéron et de Virgile. Ce furent les deux modèles qu'il se proposa dans sa prose et dans ses vers. Sa plume y est partout libre et facile, quelquefois élégante; quelquefois ses pensées y paraissent revêtues des couleurs de ces deux grands maîtres: enfin, quel que soit aujourd'hui le sort de ces compositions, elles rendirent alors un grand service aux lettres; elles montrèrent la route qu'il fallait prendre pour revenir à la bonne latinité; et si les grands écrivains qui fixèrent entièrement au seizième siècle les destinées de la langue italienne, et qui ne purent ni surpasser Pétrarque, ni même l'égaler dans la poésie vulgaire, le laissèrent loin d'eux dans la poésie latine, ainsi que dans la prose, il lui reste cependant la gloire d'avoir, le premier de tous les modernes, retrouvé les traces des anciens, et de les avoir indiquées à ceux qui devaient le suivre.
Je ne parlerai pas de tous les ouvrages ou opuscules qui entrent dans ce recueil. Pour satisfaire une curiosité raisonnable, il suffit d'avoir des principaux une idée exacte et sommaire. Le premier qui se présente est le Traité des remèdes contre l'une et l'autre fortune [613]. L'idée en est heureuse et vraiment philosophique. Peu d'hommes savent supporter la mauvaise fortune avec force et dignité; mais moins encore savent supporter la bonne avec modération et tranquillité d'âme. Pétrarque appelle la raison au secours des hommes mis à l'une et à l'autre de ces deux épreuves, mais surtout à la dernière. «Nous avons, dit-il dans sa préface adressée à son ami Azon de Corrége, deux luttes à soutenir avec la fortune, et le danger est en quelque sorte égal dans toutes deux, quoique le vulgaire n'en connaisse qu'une, celle que l'on nomme adversité. Si les philosophes connaissent l'une et l'autre, c'est cependant aussi celle des deux qu'ils regardent comme la plus difficile.... Oserai-je n'être pas de leur avis? Oui, si mettant à part l'autorité de ces grands hommes, je veux parler d'après l'expérience. Elle m'apprend que la bonne fortune est plus difficile à gouverner que la mauvaise, et je la trouve, je l'avoue, plus à craindre et plus dangereuse quand elle caresse que quand elle menace. Si je pense ainsi, ce n'est pas la réputation des auteurs, ce ne sont point les piéges de la parole, ni la force des sophismes qui m'y ont conduit: c'est l'expérience des choses, ce sont les exemples tirés de la vie et la preuve de difficulté la moins suspecte, la rareté. J'ai vu beaucoup de gens souffrir avec courage de grandes pertes, la pauvreté, l'exil, la prison, les supplices, la mort, et, ce qui est pire que la mort, des maladies graves; je n'en ai vu aucun qui sût soutenir les richesses, les honneurs ni la puissance.»
[Note 613: ][ (retour) ] De Remediis utriusque Fortunœ. Pétrarque le composa presque entièrement en 1358, dans son délicieux Linternum, Voyez sa Vie.
Le Traité est divisé en deux parties, dont la forme est moins heureuse que le fond. Ce sont des dialogues entre des êtres moraux personnifiés. Dans la première partie, la Joie et l'Espérance vantent les biens, les agréments, les plaisirs de la vie. La Raison démontre que tous ces biens sont faux, frivoles et périssables. Dans la seconde, la Douleur et la Crainte passent en revue les malheurs, les chagrins, les maladies, les calamités de toute espèce, dont la vie est empoisonnée. La Raison fait voir que ce ne sont point là de vrais maux, qu'ils ne sont point sans remède, et qu'on en peut même tirer quelques biens. Les dialogues sont secs et dépourvus d'art. Il y en a autant dans chaque partie, qu'il y a de circonstances dans la bonne et dans la mauvaise fortune, qui contribuent à l'une et à l'autre. La fleur de la jeunesse, la beauté du corps, la santé florissante, la force, la vitesse, l'esprit, l'éloquence, la vertu même, la liberté, la richesse et tous les autres avantages physiques et moraux, qui constituent le bonheur, sont dans la première partie, chacun le sujet d'un dialogue particulier. Il n'y en a pas moins de cent vingt-deux. La Joie ou l'Espérance, et, quelquefois toutes deux ensemble, vantent l'avantage annoncé au titre de chaque dialogue, et la Raison fait voir par une maxime, une sentence, que cet avantage est faux ou insuffisant, ou fragile. La Joie et l'Espérance insistent; la Raison est inflexible, et cela va ainsi jusqu'à la fin. La laideur, la faiblesse, la mauvaise santé, la naissance obscure, la pauvreté, les pertes d'argent, celle du temps, celle d'une femme, son infidélité, sa mauvaise humeur, le déshonneur, l'infamie et tout ce qui, au moral comme au physique, peut contribuer au malheur, sont les sujets d'autant de dialogues de la seconde partie, et il y en a dix de plus que dans la première. La Douleur et la Crainte exposent de même chacun des maux et les circonstances qui les aggravent. La Raison les atténue ou prouve même qu'ils ne sont pas des maux, et que quelquefois ils peuvent être des biens. Les deux interlocutrices allèguent en vain tout ce qui justifie, l'une ses appréhensions, l'autre ses plaintes; la Raison tient ferme, et prouve par des maximes, des raisonnements ou des exemples, qu'il y a du bien dans les maux, comme elle a prouvé dans la première partie, qu'il y a du mal dans tous les biens.
Cette marche est imperturbablement la même depuis le commencement jusqu'à la fin. On conçoit aisément qu'il en doit résulter de la fatigue et de l'ennui, malgré les traits d'esprit, l'érudition, la philosophie et les maximes vraies, puisées dans l'expérience et dans les écrits des philosophes, surtout de Sénèque et de Cicéron, que l'auteur y a su répandre, et les traits nombreux de l'histoire ancienne et moderne qui lui servent à approfondir et quelquefois à égayer son sujet. L'ouvrage fit beaucoup de bruit quand il parut, non seulement en Italie, mais en France. Le roi Charles V, qui avait connu Pétrarque à la cour de son père, et qui avait fait tous ses efforts pour l'y retenir, voulut avoir ce Traité dans sa bibliothèque. Il le fit traduire en français par Nicolas Oresme, l'un des savants que Pétrarque avait le plus goûtés pendant son ambassade auprès du roi Jean; et cette traduction, beaucoup plus fatigante à lire que l'original, a même été imprimée à Paris, en 1534.
Le Traité de la Vie solitaire, commencé à Vaucluse, repris et terminé en Italie dix ans après [614], contient la doctrine d'une philosophie misantrope qui n'était pas dans le caractère de Pétrarque, mais que des idées religieuses mal entendues et son amour excessif pour l'étude lui avaient fait adopter. Il est divisé en deux livres, ces livres en sections, et les sections en chapitres. Dans le premier livre il met en opposition l'homme occupé dans la vie sociale et dans les villes, avec la solitaire, pendant leur sommeil, à leur réveil, au dîner, après le repas, au coucher du soleil, au retour de la nuit, pendant sa durée; et, dans toute cette distribution du temps, il donne l'avantage au solitaire. Les inconvénients que peut avoir la solitude et les remèdes qu'on peut y appliquer, ses douceurs, l'utilité qu'on en retire, les lieux que l'on doit préférer pour en jouir, et plusieurs autres questions de cette espèce viennent ensuite; on croirait que c'est ici l'ouvrage d'un cénobite plutôt que d'un homme sensible et d'un sage; mais on reconnaît Pétrarque dans un chapitre ou paragraphe qui a pour titre: Qu'il ne faut point persuader à ceux qui se plaisent dans la solitude de mépriser les droits de l'amitié, et qu'ils doivent éviter la foule, mais non pas les amis [615].
[Note 614: ][ (retour) ] Il est adressé à son ami Philippe de Cabassole, simple évêque de Cavaillon quand Pétrarque le commença, et devenu, quand il l'eut achevé, patriarche de Jérusalem, cardinal du titre de Ste.-Sabine, et légat du pape.
[Note 615: ][ (retour) ] Quod iis quibus opportuna est solitudo non sit suadendum ut amicitiœ jura conremnant, et quod turbas, non amicos fugiant. Cap 4.