Dans le second livre il met à la suite l'un de l'autre les exemples de tous les hommes connus pour avoir aimé la solitude, à commencer depuis Adam, Abraham, Isaac et les autres patriarches, jusqu'aux Pères et aux principaux personnages du christianisme. Les philosophes et les poëtes anciens qui ont aimé la solitude lui servent ensuite à démontrer qu'elle est aussi convenable à ce qu'on appelle sagesse, selon le monde, qu'à ce qui l'est aux yeux de la religion. En retranchant ou modérant dans cet ouvrage ce qui s'y trouve d'excessif, il resterait d'excellentes choses en faveur de la retraite, préférable en effet au tumulte du monde. L'érudition y est prodiguée comme dans le premier. On y voit toujours un esprit nourri des maximes de la philosophie antique, et souvent une éloquence plus persuasive et plus ornée que dans l'autre, parce que l'auteur n'y a pas été gêné par la coupe brisée du dialogue et par l'emploi d'êtres allégoriques, qu'on ne sait le plus souvent comment faire parler.
J'ai donné dans sa Vie une idée suffisante du Traité sur le loisir des religieux [616], qu'il dédia aux chartreux de Montrieu, après y avoir passé quelques jours auprès de son frère Gérard. C'est une production tout-à-fait monacale, excellente pour ceux à qui elle était adressée, bonne en général pour la vie du cloître, mais dont il n'y a rien à tirer pour celle du monde.
[Note 616: ][ (retour) ] Voy. ci-dessus, p. 372.
Je ne dirai pas la même chose d'un autre ouvrage qui est intitulé dans ses Œuvres: Du mépris du Monde, et qu'il appelait son secret [617]. On en tire de grandes lumières sur les événements de sa vie, sur ses goûts, son caractère et ses plus secrets sentiments. Il le fit à Avignon ou à Vaucluse dans le temps où sa passion pour Laure lui causait le plus d'agitation et de trouble [618]. Ce sont des dialogues entre lui et saint Augustin. Les Confessions de l'évêque d'Hippone lui en donnèrent l'idée. C'était celui de tous les Pères de l'église qu'il aimait le plus. Les rapports de caractère et de goûts qu'il avait avec lui contribuaient sans doute à cette préférence. Le père Denis, son directeur, lui avait fait présent d'un exemplaire des Confessions; il le portait toujours avec lui. Quand je lis les Confessions, disait-il, je ne crois pas lire l'histoire de la vie d'un autre, mais de la mienne. A l'exemple d'Augustin, il voulut développer tous les secrets de son âme, tous les replis de son cœur. Ni Augustin, ni Montaigne, ni même J.-J. Rousseau n'ont découvert plus naïvement leur intérieur, ni fait avec plus de franchise l'aveu de leurs faiblesses. A la fin de sa préface il s'adresse ainsi à son livre. «Toi donc, fuis les assemblées des hommes, sois content de rester avec moi, et n'oublie pas le nom que tu portes; car tu es et l'on t'appelera mon secret [619].» Ce titre et ce peu de mots font croire que son intention n'était pas de rendre cette espèce de confession publique; et, selon toute apparence, elle n'a vu le jour qu'après sa mort.
[Note 617: ][ (retour) ] De Contemptu Mundi, colloquiorum liber, quem secretum suum inscripsit.
[Note 618: ][ (retour) ] En 1343. Voy. Mém. pour la Vie de Pétr., t. II, p. 101.
[Note 619: ][ (retour) ] Secretum enim meum es et diceris.
Voici quel est le dessein de l'ouvrage. Pétrarque méditait profondément sur sa destinée, lorsqu'une femme d'une beauté que les hommes ne connaissent pas assez, et environnée d'un éclat extraordinaire, lui apparaît. Il est d'abord ébloui des rayons qui sortent de ses yeux, et n'ose lever les siens sur elle. Mais elle l'enhardit et se fait connaître à lui. C'est la Vérité qu'il a si bien peinte dans son poëme de l'Afrique. Un homme d'un aspect vénérable l'accompagne. Pétrarque croit reconnaître en lui S.-Augustin: c'était lui en effet, à qui la Vérité adresse la parole. «Voila, lui dit-elle, ton disciple le plus dévoué: tu n'ignores pas de quelle dangereuse et longue maladie il est atteint: il est d'autant plus près de sa perte qu'il est plus éloigné de connaître son mal: c'est à toi de le guérir: tu y réussiras mieux que personne: il t'a toujours aimé, et tu fus toi-même sujet à des infirmités pareilles, quand tu étais captif dans un corps mortel. Essaie donc si ta voix persuasive pourra le tirer de sa langueur et remédier à ses maux. Saint-Augustin promet d'obéir par respect pour elle et par amitié pour le malade. Il le tire à l'écart, et commence avec lui, en présence de la Vérité, une conférence qui dure trois jours, et qui forme les trois dialogues dont tout l'ouvrage est composé.
Le premier est une sorte de préliminaire ou de prolégomènes. Saint-Augustin établit d'abord pour maximes, que nul n'est misérable s'il ne veut l'être; qu'une parfaite connaissance de nos misères produit le désir d'en être délivré; que ce désir n'est sincère et efficace que dans le cœur de ceux qui ont éteint tout autre désir: enfin qu'il n'y a que la pensée de la mort qui puisse produire cet effet, en détachant entièrement l'âme de toutes les vanités du monde. Doctrine fausse, triste et nuisible, qu'on est toujours fâché de trouver dans une philosophie, d'ailleurs si élevée et si pure, et qui, rangeant parmi les vanités à peu près tout ce qui se trouve dans le monde et constitue la société humaine, tend toujours à rendre ceux qui la professent au moins inutiles à la société et au monde. Pétrarque assure qu'il connaît son état, qu'il en veut sortir; mais que les efforts qu'il a faits jusqu'à présent ont été inutiles. Saint-Augustin le fait convenir qu'il ne l'a jamais bien voulu. Il analyse tous les symptômes de cette volonté douteuse, et ceux d'une volonté plus constante et plus ferme, la seule qui, dans une entreprise si difficile, puisse garantir le succès.
Dans le second dialogue, Saint-Augustin examine l'un après l'autre tous les défauts de Pétrarque qui mettent obstacle à son repos autant qu'à sa perfection. Le premier est la vanité qu'il tire de son esprit, de sa science, de son éloquence, des agréments de sa figure et de sa personne. Il rabaisse tous ces avantages, et lui en fait voir la vanité, la fragilité, le néant. Le second défaut est l'avarice, ou plutôt la cupidité. Pétrarque se récrie sur ce reproche, et affirme qu'aucun vice ne lui est plus étranger; mais son sévère examinateur lui prouve que ce goût qu'il a pris pour une vie commode, pour une fortune aisée qui peut seul la procurer, pour la société des grands et pour le séjour des villes et des cours n'est au fond qu'une cupidité déguisée. Pétrarque a beau répondre qu'il ne désire point de superflu, mais qu'il voudrait ne manquer de rien; qu'il n'ambitionne pas de commander, mais qu'il voudrait ne pas obéir, Augustin lui fait voir que ce qu'il désire est le comble des richesses et de la puissance; que les plus grands monarques manquent de quelque chose; que ceux qui commandent sont souvent forcés d'obéir; qu'enfin la vertu seule peut lui procurer cet état d'indépendance qui est le terme de ses désirs; vérité aussi incontestable qu'elle est ancienne, et qui découle en quelque sorte de toutes les parties de la philosophie antique; mais qui, dans l'antiquité profane comme dans le christianisme, sans avoir jamais eu de contradicteurs en théorie, a toujours eu peu de sectateurs dans la pratique. Mais, insiste Pétrarque, je suis loin d'avoir en effet ce goût que l'on m'attribue pour le séjour des villes, pour la société des grands, et les vues d'ambition que ce goût suppose. Je les fuis au contraire autant que je puis. S'ensevelir, comme je le fais, dans les bois et dans les rochers, combattre les opinions vulgaires, haïr, mépriser les honneurs, se moquer de ceux qui les recherchent et de tout ce qu'ils font pour y parvenir, cela ne suffit-il pas pour mettre à l'abri du reproche d'ambition? Soyez de meilleure foi, répond Augustin, ce ne sont pas les honneurs que vous haïssez, mais les démarches nécessaires dans ce siècle pour les obtenir. Vous avez pris une route plus cachée et plus détournée pour arriver au même but. Convenez que c'est là le véritable objet de vos études et du parti que vous avez pris de vivre dans la retraite. Tel entreprend d'aller à Rome, qui revient sur ses pas, effrayé du chemin qu'il faut faire pour y arriver. Ce n'est pas Rome qui lui déplaît, c'est le chemin [620].