[Note 620: ][ (retour) ] Dans l'extrait de ces dialogues, je me sers, en l'abrégéant, de la traduction de l'abbé de Sade, lorsqu'il ne s'est pas trop éloigné du texte que j'ai sous les yeux.
La gourmandise et la colère ont leur tour, mais ne font pas l'objet d'un reproche très-grave, parce qu'au fond cela se borne à quelques vivacités passagères, et dans une vie habituellement sobre, à quelques parties de plaisir et de bonne chère avec ses amis. Saint Augustin se hâte d'arriver à un article plus important et plus délicat, sur lequel Pétrarque se rend d'abord justice, et qui fait, de son aveu, la honte et le malheur de sa vie, c'est celui de l'incontinence. Il exprime avec beaucoup de force, et la révolte de ses sens, et ses inutiles efforts pour les dompter. La prière fréquente, humble, fervente et accompagnée de larmes, est le seul remède que saint Augustin, qui doit s'y connaître, lui indique contre ce mal. Mais j'ai prié, répond Pétrarque, et si souvent que je crains que Dieu n'en ait été importuné. Augustin lui soutient qu'il n'a pas bien prié, qu'il a prié pour un temps trop éloigné, qu'il a voulu se réserver les plaisirs de la jeunesse, et remettre à un âge plus avancé l'effet de ses prières. C'est ce qui lui était arrivé à lui-même; mais prier ainsi, c'est vouloir une chose et en demander une autre. Il l'exhorte à être plus sincère avec Dieu et avec lui même, et lui promet qu'il obtiendra sur ce chapitre difficile, comme sur tous les autres, ce qu'il aura demandé de bonne foi.
Dans le reste de ce dialogue, il lui reproche un certain penchant à la mélancolie et à la mauvaise humeur, auquel Pétrarque convient qu'il s'abandonne trop souvent. Il en accuse la vie qu'il mène, les injustices de la fortune, le spectacle choquant qu'il a sous les yeux, les mœurs dégoûtantes d'Avignon, le tumulte qui y règne, et tout ce que ce séjour a d'incompatible avec la paisible société des Muses et l'étude de la sagesse. «Si le tumulte de votre ame cessait, répond saint Augustin, vous ne vous plaindriez pas de ce tumulte extérieur qui n'affecte que les sens. On peut s'y accoutumer comme au murmure d'une eau qui tombe. Quand l'âme est dans un état serein et tranquille, les nuages passagers qui l'environnent, le tonnerre même qui gronde autour d'elle, ne peuvent la troubler. Apaisez donc les mouvements de la vôtre, vous serez alors en sûreté sur le rivage; vous verrez les naufrages des autres hommes [621]; vous écouterez en silence les voix plaintives de ceux qui flottent sur les ondes; et si vous éprouvez à ce cruel spectacle les tourments de la pitié, vous sentirez aussi une secrète joie à vous voir vous-même à l'abri des mêmes dangers.» Au reste, de quoi se plaint-il? ce séjour qui lui déplaît tant n'est-il pas de son choix? n'est-il pas le maître d'en sortir? Pétrarque l'avoue, et finit par convenir que son état, comparé à celui de beaucoup d'autres, n'est pas aussi malheureux qu'il le croyait.
[Note 621: ][ (retour) ] On sent ici l'imitation de ces beaux vers de Lucrèce:
Suave mari magno turbantibus œquora ventis,
E terrâ magnum alterius spectare laborem; etc.
Le troisième dialogue est le plus intéressant. Saint Augustin dit à Pétrarque qu'il porte deux chaînes aussi dures que le diamant, dont il craint bien qu'il ne veuille pas qu'on le délivre; ces deux chaînes sont l'amour et la gloire. Il commence par l'amour, et veut lui faire avouer que c'est une extrême folie; mais il ne trouve pas sur ce point la même docilité que sur tout le reste. Pétrarque ne permet pas, même à son maître, d'avilir un sentiment délicat et généreux qui élève et épure l'âme quand il a pour objet une femme digne de l'inspirer. Particularisant ensuite ces idées générales, il peint sous les couleurs les plus nobles et les images les plus attachantes le mérite et la vertu de Laure, la pureté de son amour pour elle, l'influence qu'a eu cet amour sur son goût pour la vertu, pour l'étude et pour la véritable gloire. Mais le bon directeur ne lâche pas prise, il le retourne de tant de façons qu'il le force d'avouer que si cet amour lui a fait quelque bien, c'est en le détournant d'autres biens plus grands encore: enfin il l'engage à reconnaître la nécessité d'un remède. Mais quel remède choisir? c'est là la difficulté. Chasser, selon le conseil d'Ovide et même de Cicéron, un amour par un autre, un ancien par un nouveau, c'est ce dont Pétrarque ne peut supporter même la pensée. Changer de lieu, voyager pour se distraire serait fort bon; mais il a souvent éprouvé que son amour le suit partout, que pour être éloigné de Laure il ne l'en aime pas moins et n'en souffre que davantage. La pensée du progrès de l'âge ne peut rien sur lui. Il n'a point passé l'âge d'aimer, puisqu'il est encore sensible. D'ailleurs, Laure vieillit aussi; mais puisque c'est son âme qu'il aime, peu lui importe que son corps change: enfin, quelques objections que lui fasse saint Augustin, il y repond; quelques remèdes qu'il lui propose, il les rejette, et le Saint est réduit à lui conseiller la même recette qu'il lui a donnée pour des passions moins nobles, la prière.
Il le trouve de meilleure composition sur la gloire que sur l'amour. Il lui reproche le temps qu'il consume à rassembler des paroles sonores uniquement pour flatter les oreilles de ce monde qu'il méprise, et même celui qu'il donne à des entreprises plus graves, telles que l'Histoire romaine depuis Romulus jusqu'à Titus, telles encore que son Poëme de l'Afrique, sans compter d'autres petits ouvrages qu'on le voit produire tous les jours. Quelle perte d'un temps qu'il pourrait employer à apprendre à bien vivre! Et cette gloire même qu'il espère, l'obtiendra-t-il? sera-t-elle durable? vaut-elle tous les sacrifices qu'elle lui coûte? «Vous qui, surtout à l'âge où vous êtes, vous consumez de travail pour faire des livres, vous êtes dans une grande erreur. Vous négligez vos propres affaires pour vous occuper de celles des autres, et sous une vaine espérance de gloire vous laissez, sans vous en apercevoir, s'écouler ce temps si court de la vie. Que ferai-je? répond Pétrarque. Abandonnerai-je des travaux commencés? Ne vaut-il pas mieux que je me hâte de les finir pour m'occuper ensuite de choses plus sérieuses? car enfin ces ouvrages sont trop importants pour les laisser imparfaits.--Je vois ce qui vous tient, réplique Augustin; vous aimez mieux vous abandonner vous-même que vos livres. Eh! laissez-là toutes ces histoires; les exploits des Romains sont assez célèbres et par leur propre renommée et par les travaux de bien d'autres génies. Laissez l'Afrique à ceux qui en sont en possession; vous n'ajouterez rien à la gloire de votre Scipion ni à la vôtre. Rendez-vous à vous-même; songez à la mort; ayez toujours vos pensées et vos regards fixés sur elle, puisque tout vous y conduit.» Pétrarque le remercie de ses conseils et fait des vœux pour obtenir la force de les suivre.
Cet écrit est curieux, comme le sont tous ceux où les hommes célèbres ont parlé d'eux-mêmes. Il est étonnant que depuis sa publication tant de choses vagues et conjecturales aient été dites et écrites sur Pétrarque, sur Laure et sur sa passion pour elle. La manière aussi positive qu'intéressante dont il en parle ici, dans un ouvrage étranger aux fictions de la poésie, devait suffire pour lever toutes les incertitudes. La première édition en est pourtant de 1496, et les incertitudes ont duré depuis, pendant près de trois siècles; et pour beaucoup de gens qui restent toujours au même point, parce qu'ils ne lisent ni écoutent, elles durent même encore.
Pétrarque avait amassé pendant plusieurs années des matériaux pour une Histoire Romaine qu'il n'acheva point, qu'il ne commença même jamais à écrire d'une manière suivie. Il n'en est resté que des fragments divisés en quatre livres, sous le titre de Choses mémorables [622], et d'autres moins considérables, intitulés Abrégé des vies des hommes illustres [623]. Ces derniers sont tous tirés des premiers siècles de Rome, et divisés en petits chapitres qui contiennent les principaux traits de la vie de Romulus, de Numa, de Tullus-Hostillius, de Junius Brutus, etc. Il a fait des autres fragments un autre usage. Il les a rangés sous différents titres dans chacun des quatre livres de ses Choses mémorables. Dans le premier, par exemple, qu'il divise en deux chapitres, il consacre l'un au repos ou au loisir, l'autre à l'étude et au savoir. Le premier chapitre fait voir quel usage des hommes célèbres dans l'histoire savaient faire de leur loisir. Les traits dont il se sert sont d'abord puisés chez les Romains; il y ajoute, sous le titre d'étrangers [624], d'autres faits tirés de l'histoire des autres peuples anciens, surtout des Grecs; et ensuite sous celui de modernes [625], il en joint encore de plus nouveaux, la plupart même arrivés de son temps. C'est ainsi, qu'à la fin du second chapitre, où il traite de l'étude et du savoir, il rapporte le beau trait de Robert, roi de Sicile, qui préférait les lettres à sa couronne [626]. Il suit le même ordre dans chacun des trois autres livres; et si ce traité ne renferme sur les peuples anciens, rien qui ne soit déjà connu par les récits de l'histoire, il a conservé beaucoup de faits particuliers des temps modernes qui méritaient aussi d'être transmis à la postérité.
[Note 622: ][ (retour) ] Rerum memorandarum libri IV.
[Note 623: ][ (retour) ] Vitarum illustrium virorum epitome.