[Note 699: ][ (retour) ] Quando il soave mio fido conforto, etc. Canz. 47.

C'est sur ce ton que continue le dialogue. Elle lui explique le double emblême de la palme et du laurier, qui lui rappellent, l'une la victoire qu'elle a remportée sur elle-même, et l'autre l'arbre que Pétrarque a tant honoré par ses chants. Il veut lui parler de ces tresses blondes qui l'enchaînaient, de ces beaux yeux qui étaient son soleil, et qu'il croit voir encore. Elle lui dit de laisser ces vains discours aux insensés; elle est un pur esprit qui jouit du séjour céleste; elle ne paraît sous ces dehors qui le charmaient autrefois que pour se prêter à sa faiblesse. Un jour elle sera pour lui plus belle encore et plus chère, quand elle aura obtenu qu'il la rejoigne dans les cieux. Alors je pleurai, dit le poëte; de ses mains elle essuya mon visage, puis elle soupira doucement, puis elle fit entendre quelques plaintes qui auraient fendu les rochers. Elle disparut enfin, et mon songe partit avec elle. «Et l'on a pu mettre en doute si Pétrarque aimait véritablement Laure, et de quel amour il l'avait aimée, et même s'il y avait eu une Laure au monde! Et dans quel autre fond que dans un amour qui avait pénétré toutes les facultés de son âme, aurait-il pris ces visions mélancoliques et touchantes? Il faudrait donc croire qu'il était fou (mais de quelle heureuse et sublime folie!) pour s'occuper ainsi de Laure dans ses songes, plus de dix ans après l'époque de sa mort, ou plus fou encore pour imaginer tout éveillé de pareils rêves.

Un dialogue non moins remarquable et d'un genre encore plus élevé fait le sujet de la canzone qui suit immédiatement cette dernière. La première idée n'en appartient point à Pétrarque; mais à Cino da Pistoia. En parlant de ce qui nous reste de ce poëte [700], j'ai annoncé cette imitation évidente de l'un de ses sonnets, qu'aucun des commentateurs de Pétrarque n'a remarquée. Voici ce que dit le sonnet: «L'amour irrité forma un jour contre moi mille doutes et mille plaintes [701], au tribunal de l'impératrice suprême, et il lui dit: Juge qui de nous deux est le plus fidèle. C'est par moi seul que celui-ci déploie dans le monde les voiles de la renommée: sans moi, il y serait malheureux. Au contraire, répondis-je, tu es la source de tous mes maux; j'ai depuis long-temps éprouvé l'amertume de tes douceurs. Il reprit: Esclave menteur et fugitif, est-ce donc là la reconnaissance que tu me dois pour t'avoir donné une beauté qui n'avait point son égale sur la terre? Que vaut pour moi ce don, répartis-je, si tu m'en as privé sitôt? Ce n'est pas moi, répondit-il; et notre souveraine prononça que, dans un si grand procès, il fallait plus de temps pour juger avec équité.»

[Note 700: ][ (retour) ] Voy. ci-dessus, p. 327.

[Note 701: ][ (retour) ] Mille dubbj in un dì, mille querele, etc. Voy. Rime di diversi antichi autori Toscani, Venise, 1740, p. 164.

Voici maintenant comment Pétrarque a développé l'idée de Cino, dans cette canzone, l'une de ses plus belles, mais la plus longue de toutes, et que je resserrerai ici, ne pouvant la donner tout entière. La seule différence qui soit entre le fond des deux pièces, est que dans l'une c'est l'amour qui cite le poëte au tribunal de la raison, et que dans l'autre c'est le poëte qui y cite l'amour. «Je fis citer un jour mon ancien, doux et cruel maître [702] devant la reine qui occupe la partie divine de notre nature, et qui est assise au sommet. Je m'y présentai moi-même accablé de douleur, de crainte et d'horreur, comme un homme qui redoute la mort, et qui veut faire entendre sa défense. Je commençai: O reine, dès ma tendre jeunesse, j'ai mis, pour mon malheur, le pied dans les états de celui que tu vois. Depuis ce temps, je n'ai plus éprouvé que des peines et des tourments si cruels, que ma patience fut vaincue et que je détestai la vie. Il m'a fuit mépriser les voies utiles et honnêtes: les fêtes et les plaisirs, je quittai tout pour le suivre. Qui pourrait exprimer combien j'eus de sujets de m'en plaindre? Un peu de miel, mêlé de beaucoup d'absynthe, a suffi par sa fausse douceur pour m'attirer dans sa foule amoureuse, moi qui, si je ne me trompe, étais né pour m'élever très-haut au-dessus de la terre. Il m'a fait moins aimer Dieu que je ne devais, et prendre moins de soin de moi-même. J'ai mis également en oubli toute autre pensée pour une femme. A quoi m'ont servi les dons du génie que j'avais reçus du ciel? Mes cheveux ont changé de couleur, et je ne puis rien changer à l'obstination de mes vœux. Il m'a fait chercher des pays déserts et sauvages, remplis de brigands, de bois affreux, d'habitants barbares; j'ai parcouru les monts, les vallées, les fleuves et les mers. L'hiver, dans les mois les plus tristes, j'ai bravé les périls et les fatigues, et ni lui, ni mon autre ennemi ne me laissaient un instant de repos ... Mes nuits n'ont plus connu le sommeil; et il n'est plus de filtres ni de charmes qui puissent le leur rendre. Par ruse et par force, il s'est rendu le maître absolu de mes esprits. Établi dans mon cœur, il le ronge comme un ver ronge le bois desséché par le temps. Enfin c'est de lui que naissent les larmes et les souffrances, les paroles et les soupirs dont je me fatigue moi-même, et dont peut-être je fatigue aussi les autres. Juge maintenant entre lui et moi, toi qui nous connais tous les deux.

[Note 702: ][ (retour) ] Quell' antico mio dolce empio signore, etc. Canz. 48.

«Mon adversaire prit alors la parole: O reine, dit-il, écoute l'autre partie: elle te dira la vérité que cet ingrat te cache. Il s'adonna dans son premier âge à l'art de vendre des paroles ou plutôt des mensonges; et lorsque je lui ai fait quitter tant d'ennui pour mes plaisirs, il n'a pas honte de se plaindre de moi, et d'appeler misérable une vie honorable et douce! C'est moi qui ai purifié ses désirs; s'il a obtenu quelque renommée, il ne l'a due qu'à moi, qui ai élevé son esprit à une hauteur où il n'aurait jamais atteint de lui-même. Il connaît quelle fut autrefois la destinée d'Atride, d'Achille, d'Annibal et d'autres héros aussi célèbres; il sait que je les laissai s'avilir par l'amour de quelques esclaves: et pour lui, entre mille femmes choisies, j'en ai encore choisi une, telle qu'on n'en reverra jamais sur la terre. Je lui ai donné un parler si suave et un chant si doux, qu'aucune pensée basse ou triste ne put exister devant elle. Tels furent avec lui mes artifices, tels furent les dégoûts et les amertumes dont je l'abreuvai; telle est la récompense qu'on obtient en servant un ingrat. Je l'élevai si haut sur mes ailes, que les dames et les chevaliers se plaisaient à l'entendre, et que son nom brille parmi ceux des plus grands génies, tandis qu'il n'eût peut-être été sans moi qu'un vil flatteur de cour et un homme vulgaire. Il ne s'est élevé et rendu célèbre que parce qu'il a appris de moi et de celle qui n'eut point d'égale au monde. Pour tout dire enfin, je l'ai fait renoncer, pour un si noble esclavage, à mille actions déshonnêtes: rien de vil ne peut plus lui plaire. Jeune encore, la délicatesse et la pudeur dirigèrent et sa conduite et ses pensées, depuis qu'il appartient à celle qui s'était gravée dans son cœur en nobles caractères, et qui le rendait semblable à elle. C'est de nous qu'il tient tout ce qu'il a de rare et de distingué, et c'est de nous qu'il ose se plaindre! Enfin je lui avais, à lui-même, donné des ailes pour s'élever par la connaissance des choses mortelles jusqu'à celle du Créateur. Il pouvait, en contemplant les vertus de celle qui faisait son espérance, remonter jusqu'à la cause première: mais il m'a mis en oubli, moi et cette beauté que je lui avais donnée pour être l'appui de sa vie fragile. A ces mots, je jetai un cri plaintif. Oui, m'écriai-je, il me l'a donnée; mais il me l'a bientôt ravie. Ce n'est pas moi, répondit-il, mais celui qui la voulait pour lui-même. Nous nous tournâmes enfin tous les deux vers le siége de notre juge, moi tout tremblant, et lui en prononçant des paroles dures et hautaines. Nous la priâmes à la fois de prononcer la sentence; elle nous dit en souriant: je suis charmée d'avoir entendu vos raisons; mais il faut plus de temps, pour juger un si grand procès.»

On connaît maintenant par ces grandes compositions lyriques, mieux que par des sonnets, le génie poétique de Pétrarque [703]. Mais il en est d'autres où ce génie se montre peut-être encore davantage, parce qu'au lieu de l'amour et de Laure, sujet qui exigeait dans l'esprit plus de délicatesse que de grandeur, il y traite des matières ou politiques ou morales, qui demandaient dans le talent du poëte une élévation et une force proportionnées au sujet même. Telle est la canzone adressée à son ami Jacques Colonne, évêque de Lombès [704], au sujet d'un projet de croisade qui fermentait à la cour du pape, et dont Pétrarque eut le malheur de partager l'illusion. Elle commence par ces beaux vers:

O aspettata in ciel beata e bella [705]
Anima, che di nostra umanitade
Vestita vai, non come l'altre carca
, etc.