[Note 710: ][ (retour) ] Expression de Florus: Ut victor Romanus de cruento flumine non plus aquœ biberit quam sanguinis barbarorum. Lib. III, c. 3.
Après deux autres strophes qui ne sont pas tout-à-fait de la même force, quoiqu'il y ait encore de beaux sentiments et de beaux vers, il met dans la bouche des Italiens eux-mêmes des paroles qui doivent émouvoir les princes auxquels il s'adresse; et c'est avec un mouvement si rapide que les interprètes s'y sont trompés, et qu'ils ont cru qu'il parlait de lui-même, de sa patrie et de la sépulture de ses ancêtres. Ils ont oublié qu'il était natif d'Arezzo, que ses parents étaient morts à Avignon, et qu'il était alors à Parme. «N'est-ce pas là cette terre que je foulai dans mes premiers ans? N'est-ce pas dans cet asyle que je fus nourri si doucement? N'est-ce pas cette patrie, mère tendre et indulgente, qui couvre de son sein mes deux parents? Au nom de Dieu! que ces paroles touchent votre âme, et regardez en pitié ces plaintes d'un peuple baigné de larmes qui, après Dieu, n'attend son repos que de vous. Pour peu que vous vous montriez sensibles à ses maux, le courage s'armera contre la fureur et le combat ne sera pas long; car l'antique valeur n'est pas encore éteinte dans les cœurs italiens.
Che l'antico valore
Negli italici cor non è ancor morto.
Voilà de ces traits nationaux que tout un peuple répète avec orgueil, et qui l'attachent au nom d'un poëte par d'autres sentiments que ceux qu'on a pour de beaux vers.
Cet amour pour sa patrie, qui forme un des plus beaux traits du caractère de Pétrarque, et son goût naturel pour l'honnêteté des mœurs, encore augmenté par la pureté du sentiment dont il était rempli, lui donnaient, comme on l'a vu dans sa Vie, une forte aversion pour le séjour d'Avignon, et pour les mœurs qu'il voyait régner à la cour des papes. Il ne pouvait souffrir que le scandale partît, comme cela n'est arrivé que trop souvent, du centre même d'où l'édification devait sortir. L'indignation qu'il en conçut, et qui s'exhale souvent dans ses lettres, lui dicta aussi des sonnets violens contre la nouvelle Babylone. Son zèle pour son pays et pour la vertu le rendit le censeur âcre du vice, et changea en satyrique mordant et emporté l'amant de Laure et le poëte de l'amour. Tantôt il personnifie, dans le style des prophètes, cette ville, objet de sa haine. «Que la flamme du ciel, lui dit-il [711], tombe sur les tresses de ta chevelure, méchante, qui t'es élevée, aux dépens d'autrui, de la vie frugale des premiers hommes jusqu'à la richesse et à la grandeur! repaire des trahisons où se prépare tout le mal aujourd'hui répandu dans le monde! esclave du vin, du lit et de la bonne chère, chez qui la luxure exerce tout son pouvoir! On voit dans les chambres de tes palais, danser ensemble des jeunes filles et des vieillards, et Belzébuth au milieu, avec ses soufflets, ses feux et ses miroirs. Puisses-tu n'être plus nourrie sur la plume, au frais et à l'ombre, mais exposée nue aux vents, et sans chaussure aux ronces et aux épines! Vis alors, jusqu'à ce que ton odeur infecte s'élève jusqu'au trône de Dieu!» Tantôt il prédit sa chute prochaine: «L'avare Babylone [712] a comblé la mesure de la colère céleste et de ses vices impies. Il faut enfin que cette colère éclate. L'infâme s'est donné pour dieux, non pas Jupiter ni Pallas, mais Vénus et Bacchus. En attendant le jour de la justice, je me détruis et me ronge moi-même; mais ce jour approche: ses idoles seront renversées éparses sur la terre, et ses tours, superbes ennemies du ciel, et ceux qui les habitent seront, au-dedans et au-dehors, consumés par les flammes. De belles âmes, amies de la vertu, gouverneront alors le monde, nous le verrons reprendre les mœurs du siècle d'or, et se renouveler tous les antiques exemples.»
[Note 711: ][ (retour) ] Fiamma dal ciel sul le tue treccie piava, etc. Son. 109.
[Note 712: ][ (retour) ] L'avara Babilonia ha colma'l sacco, etc. Son. 106.
Une autre fois encore, il épuise contre la cour romaine, et contre l'Église telle qu'elle était devenue dans cette cour, toute la violence de sa bile, et tout le fiel de sa plume. Il accumule ainsi contre elle, avec plus d'emportement que de goût, les apostrophes et les injures. «Source de maux [713], asyle de colère, école d'erreurs et temple de l'hérésie, Rome autrefois, aujourd'hui Babylone fausse et coupable, pour qui sont répandus tant de pleurs et poussés tant de soupirs; ô forge d'artifices! ô cruelle prison, où le bien expire, où tout le mal est produit et nourri! ô enfer des vivans! ce serait un grand miracle si le Christ ne te faisait enfin sentir son courroux. Fondée jadis dans une chaste et humble pauvreté, tu lèves contre tes fondateurs ta tête menaçante. Courtisane effrontée! où as-tu placé ton espérance? dans tes adultères et dans tes richesses immenses et mal acquises. Constantin ne reviendra plus pour les accroître; c'est au monde pervers à te les fournir, puisqu'il le souffre.» Je conviens que cette poësie, qui sent plus l'école hébraïque que celle d'Horace et de Tibulle, est peu séante dans un ecclésiastique assez bien venu, après tout, et même distingué dans cette même cour qu'il traitait avec si peu de mesure. Je n'ai cité ces morceaux que pour faire connaître le talent de Pétrarque dans tous les genres où il s'est exercé.
[Note 713: ][ (retour) ] Fontana di dolore, albergo d'ira, etc. Son. 107.
Il ne reste plus à parler que d'un genre dont il s'occupa surtout dans sa vieillesse, c'est celui de ces poëmes auxquels il donna le titre de Triomphes, et dans lesquels on retrouve encore des beautés dignes de son meilleur temps. Ce sont des visions qu'il y raconte. Elles étaient alors à la mode; les Provençaux les y avaient mises. Après eux, Brunetto Latini, et surtout le Dante, avaient fondé sur des visions le merveilleux de leurs poëmes. Fazio degli Uberti, comme nous le verrons bientôt, suivit leur exemple. Pétrarque voulut aussi traiter ce genre de poésie. Comme le Dante, et sans doute à son imitation, car ce fut plusieurs années après en avoir reçu de Boccace un exemplaire, il composa ces Triomphes en terza rima ou tercets; peut-être même se flatta-t-il de pouvoir lutter avec l'auteur de la Divina Commedia, après s'être élevé, dans le lyrique, au-dessus de lui et de tous les autres. Quoiqu'il en soit, ces Triomphes sont au nombre de cinq, divisés chacun en plusieurs capitoli ou chapitres. Le premier est le Triomphe de l'Amour. Le poëte feint qu'il voit, comme dans un songe, l'Amour sur son char, avec tous ses attributs, entouré du nombreux cortége de tous les personnages anciens des deux sexes, tant de l'histoire que de la fable, et même de quelques personnages modernes, célèbres par des aventures d'amour, ou par une mort tragique dont l'amour a été la cause. La liste en est si considérable qu'elle remplit presque tous les quatre capitoli du poëme, et que ce n'est en effet, à peu près, qu'une liste assez dépourvue de poësie et d'intérêt. Le Triomphe de la Chasteté n'a qu'un chapitre et n'est qu'une suite de celui de l'Amour. Ce dieu, dans sa marche victorieuse, rencontre Laure. Il l'attaque et veut triompher d'elle; mais il est vaincu, fait prisonnier et chargé de chaînes. Laure jouit de sa victoire, entourée des vierges et des matrones de l'antiquité que leur chasteté a rendues célèbres.