Le Triomphe de la Mort est le troisième. C'est le meilleur, le plus poétique et le plus intéressant de tous. Dans le premier des deux capitoli qui le composent, Laure, environnée de ses compagnes, revient avec honneur de ce combat où elle a vaincu l'Amour. Tout à coup une enseigne noire paraît: une femme la suit, vêtue de noir elle-même, dans une attitude et avec une voix terrible. Elle arrête cette troupe aimable, menace celle qui la conduit, et la frappe. Pétrarque place ici tous les détails des derniers moments de Laure, tels qu'il les avait appris, et peut-être embellis par son imagination et par les illusions de son cœur. On la voit entourée de ses compagnes qui la pleurent et l'admirent: elle expire enfin et paraît s'endormir d'un doux sommeil. Elle ne perd rien de sa beauté; la mort est belle sur son visage. Dans le second chapitre, le poëte raconte que la nuit même qui suit cette perte cruelle, Laure lui apparaît, lui tend la main, d'un air pensif, modeste et sage, et le fait asseoir avec elle, au bord d'un ruisseau, à l'ombre d'un laurier et d'un hêtre. Leur entretien roule quelque temps sur la mort, qu'elle lui apprend à ne point craindre, qui n'est redoutable que pour les méchants, et qui a eu pour elle des douceurs auxquelles on ne peut rien comparer de ce qu'on éprouve de plus doux dans la vie. Pétrarque ose ensuite lui demander si jamais, sans renoncer aux lois de l'honneur, elle ne fut disposée à payer, par un égal amour, celui qu'il avait eu pour elle. Elle sourit, et lui répond que son cœur fut toujours d'accord avec le sien, qu'une mère n'aima peut-être jamais plus tendrement, mais que, voyant les dangers qu'ils pouvaient courir, c'était elle qui s'était chargée de le contenir dans de justes bornes, et de réprimer ses désirs. Elle lui retrace alors toutes les petites ruses qu'elle employait, tantôt pour l'empêcher, de se livrer à trop d'espérance, tantôt pour ne la lui pas ôter tout entière, surtout lorsqu'elle le voyait triste et pâle de douleur ou de crainte. Elle avoue qu'elle l'a vu avec plaisir uniquement occupé d'elle, rendre son nom célèbre par ses vers, que même elle l'a véritablement aimé; qu'ils brûlaient tous deux à peu près du même feu, mais que l'un osait le déclarer et l'autre était forcée de se taire. Toute la conduite de Laure pendant sa vie, prouve la vérité de ce que dit ici son fantôme ou son ombre; et l'on est vraiment touché de voir que, dans un âge avancé, Pétrarque ne se consolait encore de l'avoir perdue qu'en se rappelant et en retraçant dans ses vers tout ce qui lui faisait croire que Laure en effet l'avait aimé. Le jour est prêt à paraître: elle est forcée de le quitter. Il lui dit, en peu de mots, combien ses discours ont porté de consolation dans son âme. Mais il ne peut vivre sans elle: ne pourra-t-il obtenir bientôt la permission de la suivre? Elle lui prédit, en le quittant, qu'il sera encore long-temps séparé d'elle.

Telle est l'idée de ce petit poëme, où l'on chercherait en vain la même richesse et la même perfection de style que dans les poésies lyriques de Pétrarque; mais qui a de l'intérêt par le sujet même, par le ton de vérité qui y règne, et parce qu'il contient comme le complément de cette histoire, des amours de notre poëte, dont il fixe tout-à-fait la réalité, la nature et le caractère. Les Triomphes de la Renommée, du Temps et de la Divinité, qui viennent ensuite et qui terminent le recueil, n'ont pas, à beaucoup près, le même mérite. D'ailleurs, lorsque, prêt à finir l'examen de ces poésies qui sont remplies du nom de Laure, comme la vie du poëte fut remplie de son amour, on l'a retrouvée encore une fois, lorsqu'on a encore entendu sa douce voix, appris d'elle-même son secret, et recueilli ses consolantes paroles, c'est là qu'il faut s'arrêter, c'est par-là que l'esprit et le cœur sont d'accord pour nous ordonner de finir.

Si l'on veut apprécier exactement les poésies de Pétrarque, il faut beaucoup s'écarter de l'opinion qu'il en avait lui-même. Il n'avait jamais cru qu'elles dussent contribuer à sa réputation, qu'il fondait sur ses ouvrages philosophiques et sur ses poésies latines. Il avait destiné ses poésies vulgaires à exprimer sans effort les divers mouvements de son cœur, et à plaire aux femmes et aux hommes du monde, pour qui la langue latine était moins familière que l'italienne. Il ne s'attendait pas à un succès si grand et si général, et fut surpris de leur renommée. C'est ce qu'il dit lui-même très-clairement dans ce sonnet de sa seconde partie [714]. «Si j'avais pensé que le son de mes soupirs répandu dans mes vers pût obtenir tant de succès, j'en aurais augmenté le nombre, et j'en aurais plus travaillé le style. Mais depuis la mort de celle qui me faisait parler, et qui était toujours en tête de mes pensées, je ne puis plus donner à des rimes incultes et obscures la douceur et la clarté qui leur manquent. Certes, tout mon désir était alors de soulager les tourments de mon cœur, et non d'acquérir de la gloire. Je ne voulais que pleurer, et non me faire honneur de mes larmes. Maintenant je voudrais plaire; mais cette fière beauté m'appelle, et veut que je la suive en silence, tout fatigué que je suis.»

[Note 714: ][ (retour) ] S'io havessi pensato, etc. Son. 252.

Ce même jugement est souvent répété, dans ses lettres, sur ces productions de sa jeunesse, qu'il appelait ses bagatelles [715]; mais la postérité en a jugé différemment. Elle a regardé Pétrarque, pour ses prétendues bagatelles, comme le créateur de la poésie lyrique chez les modernes, et en effet quelques autres poëtes lui avaient préparé les voies, et avaient fait entendre avant lui de ces grandes odes ou canzoni qui diffèrent beaucoup de l'ode antique, et dont la première invention appartient aux Troubadours; mais il y mit plus de perfection, et réunit lui seul toutes les qualités partagées entre ses prédécesseurs. Il joignit à la gravité du Dante la finesse de Guido Cavalcanti et la noblesse de Cino da Pistoia [716]. Le sonnet, déjà beaucoup amélioré par Guittone d'Arezzo, devint entre ses mains si parfait qu'on n'a pu y rien ajouter depuis. Et les odes et les sonnets sont remplis et surabondent en quelque sorte de pensées neuves et choisies, d'expressions fortes et délicates à la fois, tantôt nouvelles et tantôt renouvelées, soit par l'acception où elles sont prises, soit par le coloris dont elles brillent; de mots, de phrases et de tours propres à la langue italienne, ou cueillis, pour ainsi dire, à la racine commune de l'idiome vulgaire et de la langue latine. Les sentiments qu'il exprime paraissent, il est vrai, quelquefois ou trop raffinés en eux-mêmes, ou trop assaisonnés par l'esprit, pour partir véritablement du cœur; mais on ne peut y méconnaître une élévation, une noblesse et une pureté qui, s'il est vrai qu'elles aient cessé de régner dans l'amour, doivent exciter des regrets.

[Note 715: ][ (retour) ] Nugellas vulgares; Senil., l. XIII, ép. 10.

[Note 716: ][ (retour) ] Gravina, Ragione Poet., l. II, n°. 27.

On voit qu'il ne voulut point, comme les poëtes anciens, peindre les effets extérieurs de la passion et les plaisirs sensibles qu'ils ont su rendre avec tant de fidélité, et que l'on goûte d'autant plus dans leurs vers, que l'on y reconnaît davantage ses propres affections et ses faiblesses [717]; mais qu'ayant élevé son âme par la contemplation du beau moral, et par l'espèce de culte que Laure obtint de lui, jusqu'à un amour dégagé des sens, il sut donner à cette passion le langage le plus naturel, puisqu'il est le plus convenable à sa nature presque céleste. Le cours des opinions et des mœurs a emporté loin de nous les passions de cette espèce; mais elles n'étaient pas sans exemple de son temps; et, certain une fois, comme on doit l'être, que ce qu'il exprima d'une manière si ingénieuse et, si l'on veut, si extraordinaire, il le sentait réellement, on doit trouver un plaisir secret à reconnaître dans ses poésies au moins comme un objet de curiosité, les traces de cet amour presque entièrement disparu de la terre.

[Note 717: ][ (retour) ] Gravina, ibid., n°. 28.

Elles peuvent même servir comme de pierre de touche pour juger et les autres et soi-même. Sans aspirer à la sublimité de ces sentiments, trop supérieurs à l'imperfection humaine, il est sûr que plus on aimera les poésies de Pétrarque, plus on aura en soi, si jamais ces passions pures revenaient à la mode, ce qui rendrait capable de les sentir.