Il faut au reste être aussi insensible aux beautés poétiques qu'aux beautés morales pour n'y pas apercevoir un caractère original et, pour ainsi dire, primitif, un pathétique d'un genre particulier, mais cependant réel, et qui naît de la persuasion intime et des affections profondes du poëte; une richesse d'images qui va quelquefois jusqu'à la profusion, mais qui, même avec ses excès, vaut toujours mieux que l'indigence; une grande dignité de pensées philosophiques et morales, une érudition choisie et sagement employée, et surtout un style si pur, si harmonieux et si doux, que parmi un grand nombre de morceaux dont il est aisé de faire choix, il en est peu qui, comme les vers d'Horace, de Virgile, de Racine et de La Fontaine, ne se gravent dans la mémoire sans effort et comme d'eux-mêmes.

On croit qu'il profita beaucoup des poëtes provençaux, et l'on voit en effet dans ses vers quelques traces de ces imitations dont on ne peut lui faire un reproche, puisque partout où il imite il embellit. Il peut aussi avoir connu la poésie des Arabes, au moins dans des traductions, et l'un de ses premiers sonnets sur la mort de Laure paraît presque copié d'une pièce de vers sur la mort du fameux Salah-Eddin ou Saladin qu'on trouve dans la Bibliothèque Orientale [718]; mais il ne prit de personne l'abondance de ses sentiments et de ses pensées, la grâce et la facilité de son élocution, ni toutes les qualités éminentes de son style. Après tous les poëtes qui l'avaient précédé, après Dante lui-même, il restait encore à faire, quant au choix des expressions et à la fixation de la langue: après Pétrarque, il ne resta plus rien. Il n'y a peut-être pas, selon M. l'abbé Denina [719], dans tout le canzoniere, deux expressions, même parmi celles que lui arrachait la nécessité de la rime, qui aient vieilli, ou qui soient hors d'usage. Il joignit au choix des mots le soin de les placer de manière à en augmenter l'effet, l'art d'assortir la coupe des vers à la nature des sentiments et des pensées, d'entremêler les vers les plus gracieux et les plus doux de vers forts, énergiques et qui ont quelquefois une sorte d'âpreté; et les vers simples et naturels, de vers travaillés avec le plus grand artifice. Dans tout ce qu'il a écrit, même lorsqu'il s'égare, ou reconnaît à la fois le naturel et le travail du poëte. La nature lui avait donné le génie poétique, sans lequel on se fatigue en vain, et il y ajouta cette étude constante des grands modèles et ce travail obstiné qui font seuls fructifier le génie. Enfin, dans ce choix de mots et d'expressions qui était alors si difficile, puisque la langue était pour ainsi dire encore à son enfance, et dans toutes ces autres parties si essentielles de l'art, il fut guidé par un goût délicat que le génie n'a pas toujours, que l'étude développe, mais qu'elle ne donne pas.

[Note 718: ][ (retour) ] Voy. Herbelot, au mot Salah-Eddin; Denina, Vicende della Letteratura, l. II, c. 12.

[Note 719: ][ (retour) ] Loc. cit.

Je n'oserais pas ajouter à cette délicatesse de goût la sûreté, car c'est ce dont il manqua quelquefois, et ce que les restes de barbarie de son siècle, et les abus qui s'étaient introduits avant lui ne lui permettaient pas d'avoir. Il ne put se refuser à ces jeux antithétiques du chaud et du froid, de la glace et de la flamme, de la paix et de la guerre qui viennent quelquefois défigurer ses morceaux les plus agréables et les plus intéressants. C'est encore son siècle qu'il faut accuser de ces idées froidement alambiquées, nées de l'espèce de fureur platonique qui régnait alors, et dont nous avons vu de malheureux exemples dès les premiers pas de la langue et de la poésie italiennes [720]. Mais si ces défauts se font trop sentir dans Pétrarque, par combien de beautés ne sont-ils pas rachetés? Avec quelque rigueur que l'on veuille juger les uns, de quelle trempe ne doivent pas être les autres pour que, ni le temps, ni les variations du goût et des mœurs ne leur aient rien ôté de leur prix? La rouille de la barbarie couvrait encore une partie de l'Europe; l'Italie même s'en dégageait à peine.

[Note 720: ][ (retour) ] Je ne lui reprocherais donc pas cette manière de mettre en action le cœur, les yeux, la vertu qui se retire autour du cœur et dans les yeux pour se défendre contre l'amour, l'âme qui sort du cœur pour suivre l'objet aimé; ni ces allusions fréquentes du nom de Laure au laurier, arbre poétique et sacré, ou du nom de l'illustre famille Colonne à des colonnes qui soutiennent un temple ou un palais; ni ces froides sixtines, qu'il imita des Provençaux [C], et qui, à une seule près, peut-être, ne sentent que l'effort, la recherche et le travail; ni ces rimes gratuitement difficiles et pénibles, dont il avait pris l'idée dans la même source; ni quelques autres vices de ce genre, nés de l'esprit de son temps, auquel il fut supérieur, mais dont il ne put entièrement se garantir. Je lui reprocherais plutôt des jeux de mots puérils, tels surtout que cette étrange décomposition du nom de Laure, ou plutôt de Laureta, en trois parties (sonnet 5); je lui reprocherais, pour d'autres motifs, ces comparaisons de la maison de Bethléem, où naquit le Sauveur du monde, avec l'humble demeure où Laure était née, et du soin qu'il se donne de chercher dans les traits des autres femmes quelques traits de Laure, avec la peine que se donne un vieux pélerin d'aller à Rome pour adorer la sainte Face; je lui reprocherais encore ces métamorphoses qu'il a eu la patience de décrire dans les huit stances d'une canzone, d'ailleurs très-poétiquement écrite, où il prétend qu'il a été changé successivement en laurier, en cygne, en pierre, en fontaine, en rocher, d'où sort un plaintif écho, enfin en cerf, comme Actéon, pour avoir regardé Laure dans un bain; je lui reprocherais enfin plusieurs autres écarts d'imagination qui paraissent lui appartenir en propre, et qui tiennent à un tour particulier d'esprit qui eût peut-être été le même dans tout autre siècle que le sien; ou plutôt il vaut encore mieux ne lui reprocher rien, noter une fois ce qui déplaît et doit déplaire, relire et admirer ce qui est exquis, c'est-à-dire, à peu près tout le reste, et ne pas oser opposer sans cesse à son plaisir les scrupules du goût et les vétilleries de la critique.

[Note C: ][ (retour) ] Voy. t. I de cette Histoire Littéraire, p. 300 et 301.

Dante avait paru; mais il était loin de la célébrité qu'il acquit ensuite; l'imprimerie manquait encore à la publication rapide et générale d'un poëme aussi long que le sien. Nous avons vu que Pétrarque ne le connaissait pas dans sa jeunesse. Ce fut de son propre génie qu'il tira toutes ses forces, et l'on pourrait dire qu'il vint le second presque sans avoir de premier. Il prit et garda le premier rang parmi les poëtes lyriques. Il parla, disons mieux, il créa, dans le quatorzième siècle, et idiome poétique et une langue du cœur qu'on n'a pu surpasser depuis, et qui ont conservé jusqu'à nos jours tout leur éclat et tout leur charme.

Dante et Pétrarque avaient donné à la poésie italienne le vol le plus rapide et le plus haut. Il restait à en faire prendre un pareil à la prose. C'est à un écrivain que nous avons compté parmi les plus intimes amis de Pétrarque, c'est à Boccace qu'était réservé cet honneur; c'est lui qui vint compléter le Triumvirat littéraire dont ce grand siècle s'enorgueillit.