NOTES AJOUTÉES.
[Page 43, ligne 15]--La nécessité d'abréger cet extrait de la Divina Commédia, m'a fait retrancher ce que dit ici Minos, et la réponse de Virgile. Cette réponse a pourtant un caractère qu'il est bon de remarquer. «O toi qui viens dans ces douloureuses demeures, dit Minos en s'adressant au Dante, garde-toi d'y entrer témérairement et sans un guide à qui tu puisses te fier; ne te laisse pas tromper à la largeur de cette entrée (allusion sensible au facilis descensus Averni, etc. de Virgile; Æneid., l. VI.)» Virgile prend la parole et lui répond: «Pourquoi ces cris? ne t'oppose point à son voyage ordonné par les destins. On le veut ainsi, là où l'on peut tout ce qu'on veut: ne demande rien de plus.» Cette réponse est mot pour mot la même que Virgile a déjà faite à Caron (c. 3. Voy. ci-dessus pag. 38). Cette répétition des mêmes mots leur donne l'air d'une espèce de formule, et a quelque chose d'imposant. Ni avec Caron, ni avec Minos, Virgile ne daigne employer le raisonnement ou la prière. Le maître de toutes choses a voulu ce voyage; il n'appartient à aucune puissance de s'y opposer. Cette répétition paraît d'ailleurs imitée d'Homère, qui ne manque presque jamais de faire redire par un envoyé les propres paroles dont s'est servi celui qui l'envoie. On s'est très-injustement moqué de cette sorte de formule; elle donne aux messages, dans Homère, comme ici à cette réponse de Virgile, de l'autorité et de la dignité.
[Page 60, ligne 1.]--«Une tour au haut de laquelle brillent deux flammes.» C'est le télégraphe à feu dont les anciens se servaient, et dont parle Polybe; il en est aussi parlé dans l'Agamemnon d'Eschyle. Clytemnestre annonce au chœur que Troie est prise; qu'elle l'a été cette nuit même; que Vulcain en a apporté la nouvelle; que ses feux ont brillé successivement sur huit montagnes, etc. Voyez l'extrait d'un Mémoire de M. Mongez, page 10 de mon Rapport sur les travaux de la classe d'Histoire et de Littérature ancienne, année 1808.
[Page 112, addition à la note 143]. Voici les deux vers du c. 28 de l'Enfer, où Dante fait parler Bertrand de Born.
Sappi ch'i' son Bertram dal Bornio, quelli
Che diedi al re Giovanni i ma' conforti.
C'est dans ce dernier vers qu'il y a nécessairement ou une altération du texte, ou une faute dans le texte même. Personne ne l'a observé jusqu'ici. J'ai besoin, pour le démontrer, d'explications historiques qui allongeront beaucoup cette note; mais à la place où je la mets, sa longueur a peu d'inconvénients, et il y en a beaucoup à laisser subsister plus long-temps, ou une erreur grave du Dante ou les fausses explications de tous ses commentateurs.
Bertrand de Born était vicomte de Hautefort, dans le diocèse de Périgueux: c'était un très-brave chevalier et en même temps un ingénieux troubadour, mais un homme d'un caractère aussi mobile qu'il était ardent, se brouillant avec tout le monde, et aimant à tout brouiller. Il vivait au douzième siècle, dans le temps des querelles de Henri II, roi d'Angleterre, avec ses fils qui avaient en France des apanages. Henri, qui était l'aîné, avait le duché de Normandie et était déjà couronné roi d'Angleterre: il en portait le titre; et, pour le distinguer de son père, on l'appelait le jeune roi. Richard était comte de Guienne et de Poitou. Bertrand de Born était lié avec tous les deux, mais beaucoup plus intimement avec Henri. Ces deux princes et leur frère Geoffroy, comte de Bretagne, qui avaient déjà plusieurs fois fait la guerre contre leur père Henri II, venaient de la lui déclarer de nouveau, lorsque le frère aîné mourut. Le roi d'Angleterre était passé en France avec une armée pour réduire ses fils; il accusait Bertrand de Born d'avoir excité Henri à la révolte; il l'assiégea dans son château de Hautefort, et le fit prisonnier avec sa garnison. Conduit devant le roi, Bertrand ne craignit point de nommer avec regret le jeune prince qu'il avait perdu. Au nom de son fils, Henri II versa des larmes, pardonna à Bertrand de Born, lui rendit son château, ses biens et son amitié. Ce roi étant mort, son fils Richard lui succéda, et Bertrand se trouva engagé pour lui dans de nouvelles guerres, mais qui n'ont plus aucun rapport avec ce passage du Dante.
«Je rendis ennemis le fils et le père, continue Bertrand de Born, après les deux vers cités plus haut, Achitophel n'en fit pas plus entre Absalon et David par ses coupables instigations; et, parce que je divisai ainsi des personnes que la nature avait unies, je porte, hélas! ma cervelle séparée de son principe, qui est resté dans mon corps.» Tout cela conviendrait parfaitement s'il était question de Henri II et de son fils Henri, ou de son fils Richard; mais le texte dit le roi Jean, al re Giovanni, dont on voit qu'il n'a pas été question dans cet exposé. Jean était le dernier des quatre fils de Henri II. Il n'entra point dans les révoltes de ses frères contre leur père; il était sans doute trop jeune. Il se joignit cependant en secret à eux dans la dernière, et ce fut même après avoir vu le nom de ce fils en tête de la liste des seigneurs ligués contre lui avec le roi de France Philippe-Auguste, que Henri II tomba malade de chagrin et mourut. Il faut remarquer que, dans un assez grand nombre de chansons provençales qui nous restent de Bertrand de Born, il n'est nullement question de Jean, mais seulement de ses trois frères, et qu'il n'en est point non plus parlé dans les notices historiques que l'on trouve sur ce troubadour dans les manuscrits provençaux. Il doit donc paraître étonnant que Dante, qui connaissait très-bien les poésies de nos Troubadours, n'ait rien dit de Henri, de Richard ni de Geoffroy, que Bertrand avait en effet excités contre leur père, et qu'il l'ait damné pour avoir semé la division entre ce père et le seul de ses fils avec lequel rien n'annonce que Bertrand ait eu aucune intimité. Il est naturel d'en conclure que le texte de ce vers est altéré. Tous les commentateurs se sont trompés comme à l'envi en l'expliquant. Benvenuto da Imola a fait de Bertrand de Born un chevalier du roi Richard, et de Jean un fils de ce roi. Jean, selon lui, se révolte contre son père Richard, par les conseils de Bertrand, et est tué dans cette guerre. Landino a dit, je crois, le premier, que Beltramo dal Bornio fut chargé de la garde (custodia) de Jean, dont le surnom était le Jeune, fils de Henri II, roi d'Angleterre, et que Jean fut nourri à la cour du roi de France; il fait de ce prince un prodigue, et donne pour cause de sa prodigalité les conseils de Bertrand. Selon lui, Jean se conduisit si mal, que son père fut obligé de lui déclarer la guerre, et Jean fut blessé à mort dans une bataille. Daniello parle de même de l'éducation de Jean à la cour de France, avec son gouverneur Bertrand, et de sa prodigalité; seulement il ne fait pas déclarer la guerre au fils par son père, mais au père par son fils, ce qu'il attribue aux conseils de Bertrand de Born. Vellutello dit les mêmes choses, avec cette différence très-remarquable, que quand le roi Henri II apprit que son fils Jean lui avait déclaré la guerre, il marcha contre lui avec une forte armée; qu'il l'assiégea dans Altaforte, Hautefort; que le jeune homme en étant un jour sorti pour combattre, et ayant montré beaucoup de valeur fut blessé à mort d'un coup d'arbalête; laquelle mort, ajoute-t-il, causa au père les plus vifs regrets, surtout lorsqu'il eût appris de Bertrand combien son fils possédait de vertus. Ceci se rapproche, comme on voit, de l'histoire de Henri, frère aîné de Jean. Ce fut ce Henri, surnommé au Court-Mantel, qui fut, non pas élevé à la cour de France, mais marié fort jeune avec Marguerite, fille du roi Louis VII: il séjourna souvent dans cette cour, et y reçut de mauvais conseils qui contribuèrent à l'engager à se révolter contre son père. Ce fut lui qui périt au moment où sa dernière révolte venait d'éclater, et il périt non dans une bataille ni dans un siège, mais, selon tous les historiens, de maladie. Le roman que donnent ces commentateurs est d'ailleurs inconciliable avec la succession des rois d'Angleterre, puisqu'ils font mourir dans sa jeunesse le roi Jean, qui régna après son père, et qui n'en fut même pas le successeur immédiat, mais celui de son frère aîné Richard Cœur-de-Lion. Les commentateurs du dix-huitième siècle n'ont pas été plus instruits que ceux des siècles précédents, et ne se sont pas arrêtés davantage à cette altération si visible de l'histoire dans un vers de leur auteur. Le P. Venturi, sur ce vers, dit à peu près les mêmes choses que Vellutello, mais sans parler de Hautefort. Volpi ajoute que Dante appelle roi le prince Jean, parce qu'il jouissait des revenus d'une partie du royaume. Le P. Lombardi ne fait que copier la note de Venturi. Tous ces commentateurs tombent dans de nouveaux embarras, dont ils ne se tirent que par de nouvelles absurdités, lorsque, dans le chant suivant, Virgile dit au Dante:
Tu eri allor si del tutto impedito
Sovra colui che già tenne Altaforte.;