«Tu étais alors si entièrement occupé de celui qui posséda jadis Hautefort.» La plupart font de ce Hautefort un château en Angleterre, dont la garde fut confiée à Bertrand de Born, et où il tint pour Jean contre son père. Ainsi, selon eux, Jean, qui n'avait même pas d'apanage en France, avait des châteaux en Angleterre, et dans ces châteaux, des troupes et des garnisons, qui pouvaient tenir contre le roi. Hautefort, au contraire, était, comme on l'a vu, dans le Périgord: c'était le château seigneurial et patrimonial de Bertrand de Born. Il y fut assiégé plus d'une fois, et notamment par Henri II. Cette expression: Colui che già tenne Altaforte dont se sert le Dante pour désigner Bertrand, fait voir qu'il le connaissait très-bien, et rend plus difficile à croire qu'il se soit si lourdement trompé sur son compte. De nos jours, l'Enfer du Dante a été traduit deux fois en français; les deux traducteurs ont adopté sans examen et sans scrupule, et ce texte du c. 28, et ces explications des commentateurs. Moutonnet copie Dandino et Vellutello, et dit, d'après le second, que Henri II assiégea son fils Jean dans Altaforte, où ce fils fut tué dans une sortie, sans s'embarrasser même de savoir ce que c'était que cette place française, dont il conserve le nom italien, ni comment ce roi Jean fut tué du vivant de son père, quoiqu'il ait régné après lui. Rivarol ne parle point d'Altaforte, mais il copie du reste les autres commentateurs; il laisse les choses dans la même obscurité où elles étaient avant lui. Il faut donc se retourner vers l'Italie pour y chercher quelques lumières.

Crescimbeni, qui a traduit en Italien les Vies des poëtes provençaux, de Jean de Notre-Dame, ou Nostradamus, y a joint ensuite des giume ou additions tirées des manuscrits provençaux des bibliothèques Vaticane et Laurentienne. L'article de Bertrand de Born y est conforme, dans ses principales circonstances, au récit que j'ai tiré des mêmes sources, et le passage du Dante y est cité tout entier. Le vers dont il s'agit porte cette petite note: «Ce que dit ici le Dante, on le lit aussi dans le Novelliere antico, Nouvelles 18 et 19 de l'édition de Florence.... et au lieu du Re Giovanni, le roi Jean, on y lit il Re Giovane, le jeune roi.» En effet, cet ancien recueil de Nouvelles, intitulé Libro di Novelle e di bel parlar gentile, publié pour la première fois à Bologne, en 1522, in-4°, et réimprimé à Florence par les Giunti, en 1572, paraît contenir dans les deux Nouvelles indiquées par Crescimbeni, la source et la clef de toutes ces erreurs. La 18e. Nouvelle a pour titre; Della grande libertà e cortesia del Re Giovane (je crois que c'est fiberalità et non pas libertà qu'il faut lire); l'auteur commence ainsi: Leggesi della bontà del Re Giovane guerreggiando col padre per lo consiglio di Beltrama dal Bornio, etc. «On lit des traits de la bonté du jeune Roi, qui était en guerre avec son père par le conseil de Bertrand de Born, etc.» Viennent ensuite plusieurs circonstances qui appartiennent au jeune roi Henri et à son conseiller Bertrand de Born. La Nouvelle 19 est intitulée: Ancora della grande libertà (lisons toujours liberalità) e cortesia del Re d'Ingkillerra. Toute la première partie contient des traits de générosité et de présence d'esprit du jeune Roi. L'auteur raconte ensuite que le vieux Roi, son père, lo Re vecchio, padre di questo giovane Re, déclara la guerre à son fils pour une cause qu'il serait trop long de rapporter; que celui-ci se renferma dans un château, et Bertrand de Born avec lui; que son père y mit le siège, que le jeune Roi y fut tué d'un coup de flèche au front; qu'enfin Bertrand de Born ayant été fait prisonnier, fut amené devant le vieux Roi, et que la scène se passa comme elle est rapportée dans nos manuscrits. Il ne serait pas difficile de démêler dans ces récits ce qui est historiquement vrai et ce que le conteur y a ajouté, soit par ignorance de l'histoire, soit uniquement par fantaisie; mais cela est inutile: il suffit d'y reconnaître l'original de toutes ces fausses copies.

On objectera peut-être que, dans la Nouvelle 18, Giovane est mis pour Gioanni, comme il l'est souvent dans les anciens auteurs; que d'ailleurs Re giovane, pour roi jeune ou jeune roi, serait trop indéterminé, et que cette expression ne pourrait pas s'appliquer à tel roi jeune plus qu'à tel autre. Mais cette indétermination n'existait pas alors; il est de fait que ce jeune prince Henri, et non pas un autre, était communément appelé, de son vivant, il Giovane re ou il Re Giovane, pour le distinguer du Vecchio Re ou Re Vecchio, son père; il est probable que cette dénomination lui fut encore donnée long-temps après, d'autant plus qu'étant mort du vivant de son père, il ne porta jamais le titre absolu de Roi. Il n'y eut guère qu'un siècle et demi entre ce temps et la composition des deux Nouvelles. Leur auteur, quel qu'il fût, avait recueilli une tradition ou purement verbale ou consignée dans quelque chronique contemporaine où cette dénomination était employée, et ne s'était même pas mis en peine de savoir précisément quel roi était ainsi désigné.

On sait que les Novelle antiche ne sont pas toutes de la même main, ni du même siècle; il y en a d'antérieures au Décaméron de Boccace, et qui paraissent être de la fin du treizième siècle. Ces deux Nouvelles portent dans leur style et dans leur extrême simplicité, les caractères qui appartiennent à ces premiers temps. Le Dante, qui florissait alors, et qui peut-être même avait commencé son poëme, voulant y employer ce trait, n'était-il pas trop instruit pour se tromper si grossièrement, pour attribuer au roi Jean ce qui appartient à l'aîné de ses trois frères, et pour donner à l'un de ces Troubadours, dont il connaissait si bien la poésie et l'histoire, une influence sur la mauvaise conduite de Jean, qu'il n'exerça que sur celle de Henri? J'ai de la répugnance à penser que cette erreur vienne de lui; j'aime mieux croire que son vers, tel qu'on le lit dans toutes les éditions, est cependant altéré; qu'il avait écrit conformément à ces deux Nouvelles, et d'accord avec l'histoire:

Che diedi al Re giovane i ma' conforti;

(je prie les lecteurs italiens de ne pas se laisser prévenir par la mauvaise accentuation de ce vers); qu'après sa mort les copistes n'entendant pas ce que c'était que ce Re giovane, et sachant par hasard qu'il y avait eu en Angleterre un Re Giovanni, un roi Jean, prirent sur eux de mettre l'un pour l'autre, et que ce fut sur une de ces copies que se fit, en 1472, la première édition de la Divina Commedia. Les premiers commentateurs, lisant dans les manuscrits et dans les éditions le Re Giovanni, le roi Jean, dirent de lui dans leurs notes ce que la tradition et les deux Novelle antiche racontaient du Re Giovane, du jeune Roi. Les commentateurs qui suivirent firent pour le premier des poëtes modernes ce que tant de commentateurs ont fait pour les anciens; ils ne se permirent ni doute, ni examen; ils copièrent ceux qui les avaient précédés, et se copièrent l'un l'autre. C'est dans les manuscrits provençaux et dans Novelle antiche qu'était le remède à cette altération du texte, et ils ne l'y ont pas cherché.

Il y a ici une difficulté que j'ai fait pressentir plus haut; la coupe de ce vers, tel que je crois qu'il a dû être écrit par le poëte, paraît défectueuse, en ce que le troisième accent n'y est pas bien placé. Dans les vers en décasyllabes, lorsqu'il y a cinq accents, le troisième doit toujours être sur la sixième syllabe, et il semblerait ici être sur la cinquième:

Che diedi al Re giovane i ma' conforti?

Mais ne se peut-il pas que ce soit une licence, et que le Dante ait allongé la seconde syllabe de giovane, jeune, quoiqu'elle soit brève, comme lui. Pétrarque et tous les poëtes italiens allongent quelquefois la première de pictà, quoique ce soit la dernière qui soit longue. Je ne connais point d'autre exemple de cette licence; mais je ne connais point non plus dans le poëme du Dante d'autre exemple d'une faute historique aussi forte que le serait celle-là. Pourquoi cette licence ne se prendrait-elle aussi sur le mot giovane, quand la nécessité du vers l'exige, que sur beaucoup d'autres qui n'en paraissent pas plus susceptibles? Je puis m'appuyer ici de l'autorité de Varchi. «Il y a, dit-il, dans son Ercolano, des vers qui, si on les prononçait tels qu'ils sont, ne seraient plus des vers; ils ont besoin d'être aidés par la prononciation, c'est-à-dire d'être prononcés avec l'accent aigu, dans les endroits où il doit être, quoique cet accent n'y soit pas ordinairement. Tel est ce vers du Dante: Che la mia commedia cantar non cura (on voit que dans commedia, l'accent qui doit être sur la seconde syllabe est ici, par licence, sur la troisième, et que l'on prononce l'i dans commedia comme on le ferait dans energia), et cet autre vers: Flegías, Flegías, tu gridi a voto (dans Flegías, il faut prononcer la syllabe as, comme si elle portait l'accent, en s'appuyant et en s'arrêtant sur l'a), et encore cet autre vers du Bembo: O Ercolè che travagliando vai, etc. Dans ce dernier exemple, auquel Varchi en ajoute quelques uns de licences encore plus fortes, l'accent est sur la dernière syllabe d'Ercolè, quoique cela soit contraire à la prononciation usitée; mais la nécessité du vers le veut ainsi: en prononçant Ercole comme à l'ordinaire, ce vers ne serait plus vers. La question se réduit donc à savoir s'il ne vaut pas mieux croire à une licence de prononciation, quelque forte qu'elle, puisse être, qu'à une erreur aussi grossière dans un poëte aussi savant.

Je ne veux point dissimuler ici une circonstance qui doit porter à croire que la faute est du Dante lui-même, et que le vers en question est, dans les éditions et dans les manuscrits, tels qu'il était sorti de ses mains. Un manuscrit bien précieux de son poëme, copié tout entier par Boccace, pour en faire présent à Pétrarque, et dont j'ai parlé dans la vie de ce dernier (voy. pag. 12 de ce vol.), existe à la Bibliothèque impériale, sous le N°. 3199. On y lit très-exactement: Che diedi al re Giovanni, etc. Or, il n'est guère probable que Boccace, qui, dès sa jeunesse avait admiré et étudié la Divina Commedia (voy. sa Vie dans le vol. suivant), et qui était si curieux de bons manuscrits, n'en eût pas un de cet ouvrage, purgé de toutes les fautes qui se multipliaient sous la main des copistes. A défaut d'une copie autographe, il semble qu'on n'en peut pas trouver de plus authentique et de plus sûre que la sienne. Cependant il serait possible que la faute se fût glissée dans le texte dès les premières copies qui ne passèrent point sous les yeux de l'auteur, et qu'elle eût ensuite échappé à Boccace qui était très-savant lui-même, mais qui pouvait savoir imparfaitement l'histoire d'Angleterre; et pourvu qu'il ne soit pas absolument impossible d'admettre que le Dante ait pu se permettre un vers tel que je le propose, je préférerai toujours de croire que c'est ainsi qu'il l'avait écrit. Enfin, si c'est lui qui a commis cette faute, il reste encore inconcevable que de tous ses commentateurs il n'y en ait pas un qui l'ait aperçue, qui l'ait relevée, ni qui ait cherché à la rectifier par l'histoire; qu'enfin personne en Italie n'ait vu jusqu'à présent dans ce vers ou une faute grave du poëte, ou une altération importante de son texte; et dans l'un comme dans l'autre cas, une horrible confusion et des anachronismes ridicules dans tous les commentateurs, sans exception. Si les commentateurs ou les éditeurs à venir veulent être plus exacts, j'ai cru que cette note pourrait leur être de quelque utilité.