[Note 121: ][ (retour) ] C. XXIII.
Che prende'l figlio, e fugge, e non s'arresta,
Avendo più di lui che di se cura,
Tanto che solo una camicia vesta.Mot à mot: «Tant qu'elle sort vêtue de sa seule chemise». Mais, encore une fois, il nous est défendu d'être aussi simples que les italiens, à qui nous reprochons tant de ne l'être pas.
Portando sene me sovra'l suo petto
Come suo figlio, e non come compagno.
Dans cette sixième fosse, où les voilà parvenus, ils trouvent les hypocrites marchant à pas lents, peints de diverses couleurs, vêtus de grandes chapes, avec des capuchons ou des frocs qui leur cachent les yeux; ces chapes sont en dehors tissues d'un or éblouissant, mais en dedans elles sont de plomb, et si pesantes que ces malheureux sont courbés sous leur poids. Cet emblême est clair et significatif, mais le poëte en tire peu de parti. Entouré pendant sa vie de tant d'hypocrites sur la terre, il n'en reconnaît que deux dans les Enfers, et ce sont deux Bolonais obscurs, dont les noms ne sont liés à aucun souvenir historique [124]. Les autres restent enfoncés dans leurs capuces. Chacun peut se figurer qui il lui plaît sous ces pesantes enveloppes. Depuis le siècle du Dante jusqu'au nôtre, on n'a manqué dans aucun temps de gens dont le métier fut de s'en couvrir; et il n'est personne qui ne connaisse des figures qui iraient fort bien sous ces frocs.
[Note 124: ][ (retour) ] Il faut cependant être juste: Dante pouvait croire que ces noms, qui avaient brillé un instant à Florence, brilleraient aussi dans l'histoire. Ces deux hypocrites se nommaient, l'un Catalano, et l'autre Loderingo. Il étaient chevaliers de l'ordre religieux et militaire des Frati Godenti, ou Gaudenti, dont nous avons parlé dans le chap. VII, au sujet du poëte Guittone d'Arezzo. Florence crut, en 1266, apaiser les deux partis qui la divisaient, en mettant ces deux chevaliers, l'un Gibelin, l'autre Guelfe, à la tête du gouvernement. Il se trouva que c'étaient deux hypocrites; vendus tous deux aux Guelfes, ils opprimèrent les Gibelins, firent brûler leurs maisons, et les firent chasser de la ville. Indè irœ.
Avant de sortir de cette fosse, une réponse de l'un des deux Bolonais fait éprouver à Virgile un instant de trouble et même de colère; mais ce nuage se dissipe bientôt. L'idée de ce double mouvement suffit pour inspirer au Dante cette belle comparaison tirée des objets les plus simples, mais exprimée avec toutes les richesses de la poésie homérique. «Dans cette partie de la renaissante année [125], où le soleil trempe ses cheveux dorés dans l'onde du verseau, et où déjà les nuits perdent de leur longue durée, quand le givre du matin ressemble sur la terre à la neige, sa blanche sœur, mais qu'il doit se dissiper en peu de temps, le villageois qui manque de provisions pour ses troupeaux, se lève, regarde, et voyant la campagne toute blanchie, se livre au plus profond chagrin. Il retourne à sa maison, et se plaint, errant ça et là, comme un malheureux qui ne sait quel parti prendre. Il revient ensuite, et reprend l'espérance, en voyant la face de la terre changée en peu de moments; il prend sa houlette et conduit ses brebis au pâturage. C'est ainsi que mon maître me fit pâlir de crainte, quand je vis son front se troubler, et c'est ainsi qu'il guérit bientôt lui-même le mal qu'il m'avait fait.»
[Note 125: ][ (retour) ] C. XXIV.
In quella parte dei giovinetto anno
Che'l sole i crin sotto l'Aquario tempra,
E già le nutti al mezzodì s'envanno, etc.
Du fond de la sixième vallée où marchent les deux poëtes, il leur faut beaucoup d'efforts pour remonter sur le pont qui conduit à la septième. Cette marche pénible est décrite avec toutes les couleurs de la poésie; mais il est impossible d'entrer dans tous ces détails; de plus grandes beautés nous appellent, et sont encore loin de nous. Citons cependant ce trait que Virgile adresse à son élève, dans un moment où il le voit manquer de force et de courage. «Ce n'est, lui dit-il, ni en s'asseyant sur la plume ni sous des courtines qu'on acquiert de la renommée, et celui qui sans renommée consume sa vie, ne laisse après lui de traces sur la terre que comme la fumée dans l'air ou l'écume sur l'onde [126].»
Che seggendo in piuma
In fama non sivien, nè sotto coltre:
Sanza la qual chi sua vita consuma,
Cotal vestigio in terra di se lascia,
Qual fummo in aere, ed in acqua la schiuma.
Les voleurs qui ont joint la fraude au brigandage sont punis dans cette fosse. Le fond en est comblé d'un épais amas de serpents, tels que la sabloneuse Lybie, l'Éthiopie ni l'Égypte n'en produisirent jamais de plus affreux. Parmi ces serpents les ombres coupables courent nues et épouvantées; elles courent les mains liées derrière le dos avec des couleuvres, dont la tête et la queue leur percent les reins, et se renouent ensemble devant eux. Un serpent s'élance sur une de ces ombres, la pique, la fait tomber en cendres; mais cette cendre se rassemble d'elle-même, et l'ombre se relève telle qu'elle était auparavant. «C'est ainsi, dit le poëte, en se servant d'expressions et d'images imitées d'Ovide, et qu'il est bien extraordinaire que ces damnés lui rappellent, c'est ainsi que de l'aveu des anciens sages, le Phénix meurt et renaît quand la fin de son cinquième siècle approche [127]. Il ne se nourrit ni d'herbes ni de grains pendant sa vie, mais seulement de parfums, et des larmes de l'encens; et les parfums et la myrrhe sont le dernier lit où il repose». Cela est peut-être beaucoup trop poétique et trop beau pour un Vanni Fucci, voleur de vases sacrés à Pistoie [128], qui n'est là que pour dire quelque mots obscurs, et qui ont besoin de commentaire, sur les Blancs et les Noirs, ces deux factions nées dans sa patrie, et qui avaient fait ensuite tant de mal aux Florentins. Il prend la fuite après avoir maudit Dieu, Pistoie et Florence. Il est poursuivi par un Centaure [129] couvert de serpents depuis la croupe jusqu'à la face. Un dragon enflammé se tient, les ailes étendues, debout sur ses épaules. Ce Centaure est Cacus, ce brigand du mont Aventin, tué par Hercule, quoique Cacus ne fût point un Centaure.