[Note 127: ][ (retour) ] Imitation ou traduction abrégée de ce beau passage des Métamorphoses d'Ovide:
Una est, quœ reparet, seque ipsa reseminet ales.
Assyrii Phœnica vocant: non fruge, neque herbis,
Sed turis lacrimis, et succo vivit amomi.Métam., l. XV, v. 392 et suiv.
[Note 128: ][ (retour) ] Ce misérable avait volé le trésor de la sacristie du dôme de Pistoie: un de ses amis, nommé Vanni della Nona, aussi honnête homme que lui sans doute, les avait recélés. On soupçonna de ce vol un autre homme que l'on mit en prison. Fucci le tira d'affaire en lui conseillant de faire faire, par le podestat, une recherche dans la maison de Vanni della Nona. Les effets furent trouvés, et le malheureux Vanni pendu. Dante met quelquefois de bien vils coquins dans son Enfer.
[Note 129: ][ (retour) ] C. XXV.
Trois ombres s'élèvent à la fois du fond de la fosse. Deux serpents énormes et d'une forme extraordinaire s'attachent successivement à chacune d'elles, se collent tout entiers à leurs corps, enlacent leurs pattes à leurs bras, à leurs flancs, à leurs jambes. Par une métamorphose étrange et par trois procédés différents, décrits tous les trois avec une variété prodigieuse, les membres et le corps des serpents, les membres et le corps des deux ombres se fondent les uns dans les autres; ce ne sont plus ni des serpents, ni des figures d'hommes, ce sont des monstres informes qui participent de l'homme et du serpent, et tels qu'on n'en a jamais vu. Ce morceau, qui a environ cent vers dans l'original, riche de comparaisons, d'images, d'harmonie imitative, perdrait trop à être abrégé ou même traduit. Il est plein de verve, d'inspiration, de nouveauté. C'est peut-être un de ceux où l'on peut le plus admirer le talent poétique du Dante, cet art de peindre par les mots, de représenter des objets fantastiques, des êtres ou des faits hors de la nature et de toute possibilité, avec tant de vérité, de naturel et de force qu'on croit les voir en les lisant, et que les ayant lus une fois, on croit toute sa vie les avoir vus.
Dans cette étrange métamorphose, les serpents qui se transforment en hommes et les hommes métamorphosés en serpents sont des damnés les uns comme les autres. Tous ont été des citoyens distingués de Florence, qui sont punis dans cette fosse réservée aux voleurs, non pour des vols particuliers, mais, selon la conjecture des commentateurs les plus éclairés, pour avoir, dans les premiers emplois, détourné à leur profit les impôts, ou fait de toute autre manière leur fortune aux dépens de la république [130]. Ayant ainsi consacré et comme immortalisé leur opprobre, le poëte triomphe cruellement de celui qui en rejaillit sur cette odieuse Florence qui l'a proscrit. «Jouis, ô Florence, s'écrie-t-il [131]! tu t'es élevée si haut que ta renommée vole sur la terre et sur la mer, et que ton nom se répand dans l'Enfer même. J'ai trouvé parmi les voleurs cinq de tes citoyens d'un tel rang que j'en rougis, et qu'il t'en revient peu de gloire.» Il présage ensuite à son ennemie des malheurs que ses plus proches voisins désirent, et qu'il ne saurait voir arriver trop tôt. Puis reprenant sa route avec son guide, ils entrent dans la huitième vallée.
[Note 130: ][ (retour) ] Les cinq prévaricateurs qu'il nomme avec un art particulier, et à mesure qu'il les peint comme agents ou patients de ce singulier supplice, sont Cianfa Donati, Agnel Brunelleschi, Buoso Donati, Puccio Sciancato et Francesco Guercio Cavalcante. Le quatrième nom seul est obscur; les Donati, les Brunelleschi, et les Cavalcanti étaient des premières familles de Florence.
[Note 131: ][ (retour) ] C. XXV.
Godi, Firenze, poi che se' si grande
Che per mare e per terra butti l'ali,
E per lo'nferno il tuo nome si spande.
Elle est remplie de flammes étincelantes, divisées en groupes enflammés et mobiles, dont chacun contient une âme criminelle qu'on ne voit pas. Un spectacle si nouveau que le poëte se crée à lui-même, lui inspire deux comparaisons très-différentes entre elles; l'une tirée des objets champêtres, auxquels on doit observer qu'il revient souvent, comme tous les grands poëtes, l'autre des traditions de l'Écriture et de l'Histoire des Prophètes. Ces flammes sont en aussi grand nombre, que le villageois, qui se repose sur la colline dans la saison des plus longs jours, voit pendant la nuit de vers luisants dans la vallée, peut-être à l'endroit même où sont ses vignes et ses champs; et les damnés sont enveloppés et cachés dans ces flammes, de même qu'Elysée vit disparaître le char d'Elie qui montait au ciel, et que, voulant le suivre des yeux, il n'aperçut plus que la flamme qui s'élevait contre un léger nuage.
Une de ces flammes est double, et Virgile lui apprend qu'elle renferme Ulysse et Diomède; ils y expient l'invention frauduleuse du cheval de Troie, l'enlèvement du Palladium et la mort de Déidamie. Le premier, interrogé par Virgile, raconte ses voyages et sa mort tout autrement qu'on ne les lit dans l'Odyssée. Il erra long-temps avec ces compagnons dans la Méditerranée. Passant ensuite le détroit de Gibraltar, ils s'avancèrent dans l'Océan; le cinquième mois, ils aperçurent de loin une haute montagne. Ils essayaient d'en approcher lorsqu'un tourbillon s'éleva de cette terre nouvelle, et les enfonça, eux et leur vaisseau, jusqu'au fond des mers. Les commentateurs [132] veulent que Dante, en suivant une tradition différente de celle d'Homère, et dont on trouve quelques traces dans Pline et dans Solin [133], désigne ainsi la montagne du haut de laquelle on feint qu'était le Paradis terrestre, où il doit monter dans la seconde partie de son poëme; mais rien dans le texte n'indique cette intention. Il faut peut-être aller plus loin que les commentateurs. En effet, ne serait-il pas possible que le Dante eût eu quelque connaissance ou quelque idée de la grande catastrophe de l'île Atlantide, qui paraît avoir été placée dans l'Océan qui porte encore son nom; que cette montagne, d'où s'élève un tourbillon destructeur, fût le volcan de Ténériffe, qui, depuis long-temps éteint, domine sur les Canaries, anciens débris de la grande île, et qu'enfin le poëte eût voulu consigner cette tradition dans son ouvrage? Je livre aux studieux amateurs du Dante cette conjecture, que ce n'est pas ici le lieu d'approfondir, mais qui s'accorderait peut-être avec ce que les anciens ont dit des îles Fortunées, où ils plaçaient le séjour des bienheureux, et avec ce qu'en ont écrit quelques modernes. Ne pourrait-on pas croire aussi, et peut-être avec plus de vraisemblance, que, quoique l'Amérique ne fût pas encore découverte, il courait déjà des bruits de l'existence d'un autre monde, au-delà des mers; et que le Dante, attentif à recueillir dans son poëme toutes les connaissances acquises de son temps, ne négligea pas même ce bruit, si important par son objet, tout confus qu'il était encore [134]?
[Note 132: ][ (retour) ] Daniello, Landino, Vellutello, Venturi, et plus récemment Lombardi.