Dans la neuvième fosse de ce terrible cercle, ceux qui ont répandu des hérésies, des dissensions et des scandales, souffrent des peines de sang, et présentent des spectacles hideux. Dante frémit lui-même du sang et des plaies dont il va parler [141]. Toute autre langue que la sienne ne pourrait rendre de tels objets, qui sont gravés dans sa pensée, et se sentirait défaillir. Les champs fertiles de la Pouille, baignés autrefois du sang des Romains dans leurs guerres contre Annibal, ensanglantés depuis par les combats de Robert Guiscard, et récemment par cette lutte terrible entre Mainfroy et Charles d'Anjou, quand tous les morts qui les ont couverts montreraient leurs membres mutilés et leurs blessures, n'offriraient aux yeux rien de pareil.

[Note 141: ][ (retour) ] C. XXVIII.

Mahomet paraît le premier. Ses intestins pendent hors de son ventre, fendu dans toute sa longueur. On peut ici, comme en plusieurs autres endroits, reprocher au poëte, non, certes, la faiblesse de ses peintures, mais leur hideuse et dégoûtante fidélité. Ali et tous les autres propagateurs de schismes et de scandales, fendus de même, vont en troupe avec le prophète des Musulmans. Des hérétiques, des intrigants et des brouillons plus modernes, mais plus obscurs [142], viennent ensuite. Les uns ont les lèvres, la langue, les oreilles ou le nez coupés, les autres les deux mains. Ils lèvent les bras, et le sang ruisselle sur leur visage; un autre tient par les cheveux sa propre tête, séparée de son corps, et la porte devant les yeux de ceux à qui il parle. Ce dernier qui n'est ici présenté que comme un artisan de fraude, confident d'un jeune prince à qui il donna de perfides conseils, figure à des titres plus honorables dans l'Histoire littéraire de France: c'est Bertrand de Born [143], l'un de nos plus célèbres Troubadours.

[Note 142: ][ (retour) ] L'un d'eux avait fait récemment beaucoup de bruit. C'est un certain Frà Dolcino, ermite hérétique, qui prêchait, entr'autres erreurs, que la communauté des biens, et même celle des femmes, était permise aux chrétiens. Il ne manqua pas de prosélytes. Suivi de plus de trois mille hommes et femmes, il vivait avec eux, dans cet état de nature et de promiscuité qui était le fond de sa doctrine. Quand les vivres leur manquaient, ils fondaient sur les propriétés et pillaient tout aux environs. Ils commirent pendant deux ans toutes sortes d'excès. Ils furent enfin surpris dans les environs de Novarre. Frà Dolcino fut brûlé comme hérétique, avec Marguerite sa compagne, et plusieurs autres de ses complices des deux sexes. C'est peut-être un des caractères les plus extraordinaires de ce genre qui aient jamais existé. Voyez son histoire (Historia Dulcini), dans le recueil de Muratori, Script. rer. italic. t. IX.

[Note 143: ][ (retour) ] Ou, comme Dante l'appelle, Bertram dal Bornio. Il était sans doute peu connu en Italie, parce qu'il appartient à l'histoire d'Angleterre et de France; et cette ignorance où l'on était à son égard a jeté tous les commentateurs sans exception dans des erreurs qu'ils se sont successivement transmises. Le texte même du Dante, qu'ils ne comprenaient pas, en a été altéré. Ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans la discussion de ce passage, où j'ai, le premier, soupçonné de l'altération et de l'erreur. C'est le sujet d'une dissertation particulière, et non d'une note, qui excéderait toute proportion.

Les yeux du Dante, fatigués de ces tristes spectacles, sentaient le besoin de pleurer [144]. Virgile le presse de hâter le pas. Le temps s'écoule; il leur en reste peu pour tous les objets qu'ils ont à voir encore. Ils ont aperçu de loin une ombre qui montrait le Dante, et semblait le menacer; c'était celle d'un de ses parents, homme de mauvaise vie [145], qui avait été tué dans une rixe, et qui lui en voulait sans doute, parce que sa mort n'avait pas été vengée par sa famille. Après un dialogue peu intéressant sur ce sujet, les deux poëtes arrivent à la dixième et dernière de ces fosses, qui, toutes comprises dans le huitième cercle, vont toujours s'inclinant par degrés vers le centre, sur lequel toutes pèsent à la fois. Des cris plaintifs et divers frappent l'oreille et blessent le cœur des pointes aiguës de la pitié [146]. Tous les maux entassés dans les hôpitaux les plus malsains égaleraient à peine ceux qui sont accumulés dans cette fosse. Les damnés s'y traînent, comme des moribonds couverts de lèpre ou comme des pestiférés. Leur peau écailleuse est tourmentée de démangeaisons insupportables; ils la déchirent avec leurs ongles. Ce sont plusieurs espèces de faussaires: l'un avait falsifié les métaux; il était d'Arezzo [147], et avait trompé un certain Albert de Sienne, homme simple, que l'évêque de cette ville avait vengé en faisant brûler vif, comme magicien, le faussaire. Ceci amène contre les Siennois une tirade satirique, où l'on distingue ce trait décoché à la fois contre eux et contre les Français. «Fut-il jamais nation plus vaine que la Siennoise? Certes, la Française elle-même ne l'est pas autant de beaucoup [148]». Nation vaine ou frivole si l'on veut; mais quel rapport y a-t-il alors entre nous et ce crédule Albert? Nation sotte et de peu d'esprit, comme quelques commentateurs l'entendent [149]; mais quel rapport entre ces défauts et les nôtres?

[Note 144: ][ (retour) ] C. XXIX.

[Note 145: ][ (retour) ] Il se nommait Geri del Bello.

[Note 146: ][ (retour) ] Comment rendre autrement ces expressions, si hardiment figurées?

Lamenti saettaron me diversi
Che di pietà ferrati avean gli strali
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