[Note 155: ][ (retour) ]

Quivi era men che notte e men che giorno.

Dante, frappé de l'idée des terribles objets qui l'attendent, voudrait pouvoir former des sons plus âpres [156] et plus convenables à cet affreux séjour. Il invoque de nouveau les Muses, et s'enfonce, pour ainsi dire, dans toute l'horreur de son sujet. Dans ce cercle sont punis les traîtres. Il se partage en quatre fosses ou vallées. La première porte le nom de Caïn: c'est celle des assassins qui ont tué en trahison. Un lac glacé la remplit. Les criminels sont plongés jusqu'au cou dans la glace, et leurs têtes hideuses s'agitent, se haussent et se baissent à la surface, versant, à force de douleurs, des larmes qui se gèlent autour de leurs yeux et sur leurs joues. Deux têtes collées front contre front, et dont les cheveux sont entremêlés, sont celles de deux frères qui s'étaient tués l'un l'autre, comme Etéocle et Polinice [157]. Dante, en avançant sur la glace, au milieu de toutes ces têtes, en heurte une qu'il croit reconnaître. Il la saisit par les cheveux, et veut, malgré sa résistance, la contraindre de se nommer. C'est une autre tête qui prononce le nom de Bocca, misérable qui, dans la bataille de Montaperti, marchant avec les Guelfes, et gagné par l'or des Gibelins, coupa la main de celui qui portait l'étendard, et causa la déroute et le massacre de l'armée. Ce traître est accompagné de quelques autres, dont le poëte fait justice. Leurs têtes sont à l'entrée de la seconde division de ce cercle, qui porte le nom d'Antenor, et où sont enfoncés tous les traîtres à leur patrie.

[Note 156: ][ (retour) ] C. XXXII.

[Note 157: ][ (retour) ] Ils étaient fils d'Alberto degli Alberti, noble florentin, et s'appelaient, l'un Alexandre, et l'autre Napoléon degli Alberti.

Dante détournait les yeux de ce spectacle, lorsqu'il aperçut deux ombres plongées dans la même fosse et acharnées l'une sur l'autre.... Oserai-je le suivre? Entreprendrai-je de retracer ici ce tableau si célèbre, et qui est peut-être encore au-dessus de sa renommée? Trouverai-je dans une langue qui passe pour timide, et dans une froide prose, d'assez fortes couleurs pour rendre cette horreur sublime? Je l'oserai, je l'essaierai du moins. Ce qui fait la difficulté de l'entreprise y donne de l'attrait. D'autres l'ont essayé avant moi; mais ils semblent avoir craint d'être simples, et je tâcherai surtout de conserver à cette peinture son effroyable simplicité.

«Je vis, continue le poëte, deux ombres glacées dans une seule fosse: l'une des têtes couvrait l'autre, et comme un homme affamé mange du pain, de même la tête qui était dessus enfonçait dans l'autre ses dents, à l'endroit où le cerveau se joint à la nuque du cou [158]. O toi, lui dis-je, qui montres par une action si féroce ta haine pour celui que tu dévores, dis-m'en la cause, afin que si tu as raison de le haïr, sachant qui vous êtes et quel fut son crime, je puisse, de retour au monde, venger ta mémoire, si ma langue ne se dessèche pas!

[Note 158: ][ (retour) ]

E come'l pan per fame si manduca
Cosi'l sovran li denti all' altro pose
La' ve'l cervel s'aggiunge colla nuca
, etc.

Une fausse délicatesse peut trouver dans ces vers et dans leur traduction une espèce de crudité de style; mais ce n'est ni au Dante, ni à sa langue, qu'il faut la reprocher; c'est à nous et à la nôtre.

«Le coupable détourna sa bouche de cette horrible pâture [159], et l'essuyant avec les cheveux de la tête dont il avait rongé le crâne, il me dit: Tu veux que je renouvelle une douleur aigrie par le désespoir, et dont la seule pensée m'oppresse le cœur, avant que je commence à parler, mais si mes paroles doivent être un germe qui ait pour fruit l'opprobre de celui que je dévore, tu me verras à la fois parler et verser des larmes. Je ne sais qui tu es, ni de quelle manière tu es descendu ici-bas; mais tu me parais Florentin à ton langage. Tu dois savoir que je suis le comte Ugolin, et celui-ci l'archevêque Roger. Je t'apprendrai maintenant pourquoi je le traite ainsi. Je n'ai pas besoin de dire que m'étant fié à lui, je fus pris et mis à mort par l'effet de ses perfides conseils; mais ce que tu ne peux avoir appris, mais combien ma mort fut cruelle, tu vas l'entendre, et tu sauras alors s'il m'a offensé.

[Note 159: ][ (retour) ] C. XXXIII.

La bocca sollevò dal fiero pasto
Quel peccator, forbendola a' capelli
Del capo ch'egli avea diretro guasto
; etc.

«Dans la tour obscure qui a reçu de moi le nom de Tour de la Faim, et où tant d'autres ont dû être enfermés depuis, une ouverture étroite m'avait déjà laissé voir plus de clarté [160], lorsqu'un songe affreux déchira pour moi le voile de l'avenir. Je crus voir celui-ci, devenu maître et seigneur, chasser un loup et ses louveteaux vers la montagne qui empêche Pise et Lucques de se voir. Il avait envoyé en avant les Gualandi, les Sismondi et les Lanfranchi, avec des chiennes maigres, avides et dressées à la chasse. Après avoir couru peu de temps, le père et ses petits me parurent fatigués, et je crus voir les dents aiguës de ces animaux leur ouvrir les flancs. Quand je m'éveillai vers le matin, j'entendis mes enfants, qui étaient auprès de moi, pleurer en dormant, et demander du pain. Tu es bien cruel, si déjà tu n'es ému en pensant à ce que mon cœur m'annonçait; et si tu ne pleures pas, qu'est-ce donc qui peut t'arracher des larmes?