[Note 160: ][ (retour) ] Je lis più lume avec Landino, Vellutello, Alde Lombardi, et le plus grand nombre des manuscrits. Si on lit più lune, comme l'édition des académiciens de la Crusca, et quelques autres, il faut traduire: «m'avait déjà laissé voir plusieurs fois la clarté de la lune.»
«Déjà ils étaient éveillés; l'heure approchait où l'on apportait notre nourriture, et chacun de nous, à cause de son rêve, doutait de la recevoir. J'entendis qu'on fermait la porte au bas de l'horrible tour. Alors je regardai mes fils sans dire une parole. Je ne pleurais point; je me sentais en dedans pétrifié. Ils pleuraient, eux; et mon petit Anselme me dit: Comme tu nous regardes, mon père! qu'as-tu? Je ne pleurai point encore; je ne répondis point pendant tout ce jour, ni la nuit suivante, jusqu'au retour du soleil. Lorsque quelques rayons pénétrèrent dans cette prison douloureuse, et que je vis sur quatre visages les propres traits du mien, transporté de douleur, je me mordis les deux mains. Eux, pensant que j'y étais poussé par la faim, se levèrent tout à coup, et me dirent: Mon père [161], nous souffrirons beaucoup moins, si tu veux te nourrir de nous. Tu nous as revêtus de ces chairs misérables; dépouille-nous-en aussi. Alors je me calmai, pour ne pas augmenter leur peine. Ce jour et le suivant nous restâmes tous en silence. O terre impitoyable! pourquoi ne t'ouvris-tu pas? Quand nous fûmes parvenus au quatrième jour, Gaddi se jeta étendu à mes pieds, en me disant: Mon père, que ne viens-tu me secourir? et il mourut; et je vis, comme tu me vois, les trois qui restaient tomber ainsi l'un après l'autre, du cinquième au sixième jour. Je me mis alors à me traîner en aveugle sur chacun d'eux, et je ne cessai de les appeler trois jours entiers après leur mort. La faim acheva ensuite ce que n'avait pu la douleur.--Quand il eût dit ces mots, roulant les yeux, il reprit entre ses dents le malheureux crâne, et comme un chien dévorant, il les y enfonça jusqu'aux os.»
Padre, assai ci fia men doglia
Se tu mangi di noi: tu ne vestisti
Queste misere carni, e tu le spoglia.Ce tercet paraissait au Tasse plein d'une expression si tendre et si noble, il lui plaisait tant, au rapport du père Venturi, qu'il ne se lassait point de le citer et d'en faire l'éloge. Mais ce même tercet est excessivement difficile à traduire. Se tu mangi di noi, est même tout-à-fait intraduisible: il est impossible de dire en français, manger de nous, comme on dit manger du pain, et c'est cependant cette ressemblance d'expression qui, dans l'italien, est en même temps naïve et terrible. Dépouille-nous-en aussi, paraîtra peut-être bien nu; mais comment rendre autrement ces mots si touchants: e tu le spoglia. J'ai du moins sauvé cette figure poétique: Vestire spogliare le carni, qui est du style religieux, ou même biblique si l'on veut, mais qui n'en avait ici qu'une propriété de plus, et à laquelle aucun des traducteurs français du Dante n'a songé. Enfin j'ai respecté, autant que je l'ai pu, cette effrayante, sans doute, mais admirable simplicité.
Loin d'être fatiguée par un récit aussi énergique, la voix du Dante s'élève encore avec une force nouvelle, pour lancer des imprécations contre Pise, qui avait souffert dans ses murs cette action barbare. Si le comte Ugolin passait pour l'avoir trahie, il ne fallait pas du moins envelopper dans son supplice ses fils, dont un âge si tendre attestait l'innocence. Il appelle cette ville nouvelle Thèbes et la honte de l'Italie. Puisque les peuples voisins n'en font pas justice, il désire que les petites îles de Capraia et de la Gorgone, situées près l'embouchure de l'Arno, se détachent, ferment le cours du fleuve, et en fassent remonter les eaux, pour aller dans Pise même submerger tous ses habitants.
Cette effrayante et terrible scène doit rendre languissant et faible tout ce que l'Enfer même peut encore offrir. On se soucie peu d'un Alberic [162] qui avait fait massacrer tous ses parents dans un repas où ils étaient ses convives, et de quelques autres misérables plongés dans la glace, la tête renversée, et les larmes gelées et amoncelées dans les yeux. On regrette que Dante ne l'ait pas senti, et n'ait pas vu que du moment où il avait fait parler Ugolin au fond du gouffre, il n'avait rien de mieux à faire que d'en sortir. Il n'y reste pas long-temps. Entré dans la quatrième et dernière division de ce dernier cercle, où sont punis les traîtres les plus coupables, il voit flotter l'étendard du prince des Enfers [163]. Il aperçoit, en traversant cet espace, les damnés qui le remplissent, couverts d'une glace transparente, dans diverses attitudes, et comme des objets conservés dans du verre. Tout se tait. Après l'agitation bruyante des autres cercles, il ne restait peut-être plus, pour frapper l'imagination, et pour lui faire concevoir le dernier excès de la douleur, d'autre moyen que le silence. Au centre, règne Lucifer, enfoncé jusqu'aux reins dans la glace. Sa taille plus que gigantesque, son épouvantable difformité, sont peintes des traits les plus forts qu'ait pu tracer le poëte. Cela dut faire une grande sensation de son temps, où le seul ressort de la morale était la crainte, où celui de la crainte était le diable, et où chacun s'étudiait à donner au diable tout ce qui pouvait inspirer le plus d'effroi. Aujourd'hui cela perd tout son effet, et rien de plus froid qu'une peinture terrible qui n'inspire point de terreur.
[Note 162: ][ (retour) ] C'était encore un Cavalier Gaudente, qu'on appelait pour cela Frate Alberigo, quoiqu'il fût militaire. Il était de la maison des Manfrédi, seigneurs des Faenza.
[Note 163: ][ (retour) ] C. XXXIV.
Vexilla regis prodeunt inferni, etc.
Sans nous occuper donc des trois énormes faces du monstre, l'une rouge, l'autre noire et l'autre jaunâtre, de ses trois gueules écumantes qui mâchent éternellement trois damnés [164], de ses six ailes démesurées, et de tout le reste de son effroyable colosse, il suffit de nous rappeler que le centre de l'Enfer, où l'archange rebelle est plongé, est aussi le centre de la terre, et de voir le parti que Dante a tiré de cette idée. Virgile le prend sur ses épaules, saisit le moment où Lucifer cesse d'agiter ses sextuples ailes, s'attache aux flocons de glace dont les flancs du monstre sont couverts comme d'une épaisse toison, et descend ainsi jusqu'à sa ceinture. Alors, se tenant plus fortement aux poils, il tourne, avec beaucoup d'efforts, sa tête où il avait les pieds, et monte au lieu de descendre. Il sort enfin par l'ouverture d'un rocher, dépose Dante sur le bord, et y monte après lui. Les jambes renversées de Satan sortent par ce soupirail; il est là toujours debout, à la place où il tomba du ciel. Il s'enfonça jusqu'au centre de la terre, et il y resta fixé. C'est-là que cesse d'agir cette force de gravitation qui entraîne tous les corps pesants; et il est assez remarquable qu'à travers la mauvaise physique que supposent les explications qu'il donne ensuite des effets produits sur la forme de la terre, par la chute même de Satan, le Dante eût déjà cette idée [165]. Au-dessus de l'endroit où les deux poëtes se sont assis, un ruisseau tombe à travers les rochers; ils montent l'un après l'autre par la route étroite et difficile que l'eau a creusée; ils voient enfin reparaître la lumière, et se trouvent, après tant de fatigues, rendus à la clarté du jour.
[Note 164: ][ (retour) ] Le premier est Judas Iscariotte, et les deux autres, sans qu'on puisse voir quel rapport ont avec Judas ces deux meurtriers célèbres, Brutus et Cassius.