[Note 165: ][ (retour) ] Il l'énonce clairement par ces mots qu'il met dans la bouche de Virgile:
Tu passasti il punto Al qual si traggon d'ogni parte i pesi.
CHAPITRE IX.
Suite de l'Analyse de la Divina Commedia.
Le Purgatoire.
Si jamais l'inspiration se fit sentir dans les chants d'un poëte, c'est certainement dans les premiers vers que Dante laisse échapper avec une sorte de ravissement, en quittant l'Enfer pour des régions moins affreuses, où du moins l'espérance accompagne et adoucit les tourments. Son style prend tout à coup un éclat, une sérénité qui annonce son nouveau sujet. Ses métaphores sont toutes empruntées d'objets riants. Il prodigue sans effort les riches images, les figures hardies, et donne à la langue toscane un vol qu'elle n'avait point eu jusqu'alors, et qu'elle n'a jamais surpassé depuis. «Pour voguer sur une onde plus favorable [166], la nacelle de mon génie dresse ses voiles, et laisse derrière elle cette mer si terrible. Je vais chanter ce second règne, où l'âme humaine se purifie et devient digne de monter au Ciel. Mais ici, muses sacrées, puisque je suis tout à vous, que la poésie morte renaisse, que Calliope relève un peu mes chants, qu'elle les accompagne de ces accords, dont les malheureuses filles de Piérius se sentirent frappées, et qui leur ôtèrent tout espoir de pardon.» Puis, commençant tout de suite son récit par une description presque magique: «La douce couleur du saphir oriental, qui se condensait, dit-il, dans la perspective riante d'un air pur, jusqu'au premier cercle des cieux, rendit à mes yeux tous leurs plaisirs, aussitôt que j'eus quitté l'air infernal qui avait attristé mes yeux et mon cœur [167].» Sa lyre est montée sur ce ton; il continue: «Le bel astre qui invite à l'amour, réjouissait tout l'Orient, lorsque je me tournai vers l'un des pôles, et que j'y vis briller quatre étoiles qui ne furent jamais vues que de la première race des mortels. Le ciel paraissait jouir de leurs rayons. Malheureux Septentrion, tu es veuf et à jamais à plaindre, puisque tu ne peux les voir [168]!» Laissant à part le sens allégorique de ces étoiles, et les quatre vertus dont les commentateurs y voient l'emblème, y a-t-il une poésie plus brillante, plus rayonnante, pour ainsi dire, et qui fasse mieux sentir le passage ravissant des ténèbres à la lumière!
[Note 166: ][ (retour) ] C. I.
Per correr miglior acqua alza le vele
Omai la navicela del mia ingegno
Che lascia dictro a se mar si crudele, etc.
Dolce color d'oriental zaffiro
Che s'accoglieva nel sereno aspetto
Dell' aer puro, infino al primo giro,
Agli occhi miei ricominciò diletto, etc.
O Settentrional vedovo sito
Po' che privato se' di mirar quelle!
Observons que le poëte ne se livre pas à ce transport en entrant dans le Purgatoire; où il n'y a ni astres, ni cieux brillants, et où l'espérance même est encore attristée par des souffrances: le lieu de la nouvelle scène qu'il va parcourir est divisé en trois parties; le bas de la montagne, jusqu'à la première enceinte du Purgatoire: les sept cercles du Purgatoire qui, s'élevant les uns sur les autres, occupent la plus grande portion de la montagne, et le Paradis terrestre, qui est au sommet. C'est maintenant aux environs de la montagne, et dans l'espace qui la sépare de la mer, qu'il voit se lever ou se déchirer tout à coup le voile sombre qui lui cachait depuis long-temps les éclatantes beautés de la nature. En se tournant vers le nord, il voit prés de lui un vieillard d'un aspect si vénérable, que celui d'un père ne doit pas l'être davantage pour son fils. Sa longue barbe était mêlée de blanc, comme l'étaient aussi ses cheveux, qui tombaient des deux côtés sur sa poitrine. Les rayons des quatre étoiles saintes éclairaient si vivement son visage, que Dante le voyait comme à la clarté du soleil. Ce vieillard demande aux voyageurs qui ils sont, et se montre surpris de les voir échappés au noir abîme, et parvenus aux lieux qu'il habite. Virgile avertit Dante de s'agenouiller en sa présence, et de baisser les yeux devant lui. Il répond ensuite aux questions du vieillard, et l'instruit du sujet qui a engagé son disciple à ce périlleux voyage. C'est surtout le désir de la liberté, de cette liberté si chère, et dont celui qui a renoncé pour elle à la vie sait si bien le prix [169]. Jusque-là, on ignore quelle est cette ombre vénérable. On l'apprend ici de Virgile. «Tu le sais, continue-t-il, toi qui, pour elle, dans Utique, ne craignis point de te donner la mort, et laissas ta dépouille mortelle, qui, au grand jour, sera revêtue de tant d'éclat.»