Le soleil couchant dardait ses rayons sur le visage du poëte, quand tout à coup une autre lumière frappe ses yeux si vivement qu'il est obligé d'y porter la main [211]: il compare l'éclat de ce coup de lumière à celui d'un rayon réfléchi par la surface de l'eau ou d'un miroir. Cet objet, dont il ne peut soutenir la vue, est un ange qui vient leur indiquer le passage par où ils doivent s'élever au troisième cercle. Tandis qu'ils en montent les degrés, Dante expose à Virgile quelques doutes qui lui sont restés sur ce que Guido del Duca vient de leur dire. Virgile lui en explique une partie, et lui promet que Béatrix, qu'il verra bientôt, achèvera de les résoudre. Le véritable but du poëte, dans cet entretien, paraît être de rappeler aux lecteurs qui pourraient l'oublier, ce personnage principal de son poëme, cette Béatrix qu'il n'oublie jamais.

[Note 211: ][ (retour) ] C. XV.

Dans le troisième cercle, destiné à l'expiation de la colère, il a voulu opposer à ce péché des exemples de la vertu contraire; mais, pour varier ses moyens, au lieu de représenter ces exemples sculptés ou gravés, il les encadre dans une vision ou dans une extase qu'il éprouve à la vue de tant de merveilles. Il suit toujours son système de mélanges, et place dans cette vision la Vierge qui reprend son fils avec douceur quand elle l'a retrouvé dans le temple, disputant au milieu des docteurs; Pisistrate, maître d'Athènes, calmant par une réponse indulgente sa femme qui l'exhorte à punir une insolence faite publiquement à leur fille, et saint Étienne demandant à Dieu la grâce de ceux qui le lapident. Le supplice des colériques est d'être enveloppés dans un brouillard aussi épais que la fumée la plus noire [212], mais qui ne leur ôte ni la parole ni la voix; ils chantent un hymne de paix et de miséricorde, l'Agnus Dei; l'un d'eux parle au poëte, et s'entretient avec lui sur le libre arbitre. C'est un certain Marc, de Venise, homme vertueux, qui avait été son ami, et qui n'avait d'autre défaut pendant sa vie que d'être fort sujet à la colère. On remarque dans son discours cette peinture naïve de l'âme, telle qu'elle est dans son innocence primitive. «L'âme sort des mains de celui qui se complaît en elle avant de la créer, simple comme un jeune enfant qui rit et pleure tour à tour, qui ne sait rien, sinon qu'ayant reçu la vie d'un être bienfaisant, elle se tourne volontiers vers tout ce qui la fait jouir. Elle savoure d'abord des biens de peu de valeur; dans son erreur elle les poursuit ardemment, si un guide ou un frein ne l'en détourne et ne lui fait porter ailleurs son amour [213]

[Note 212: ][ (retour) ] C. XVI.

[Note 213: ][ (retour) ]

Esce di mano a lui che la vagheggia
Prima che sia, a guisa di fanciulla,
Che, piangendo e ridendo, pargoleggia.
L'anima semplicetta, che sa nulla,
Salvo che mossa da lieto futtore,
Volentier torna a ciò che la trastulla
, etc.

De là il s'élève à des idées politiques, à la nécessité des lois et à celle d'un chef habile qui sache régir la cité. C'est encore le Gibelin qui parle ici autant que le poëte. «Les lois existent, dit-il, mais qui les exécute? personne: parce que le pasteur qui marche à la tête du troupeau peut être sage, mais manque de vigueur; parce que la multitude qui voit son chef poursuivre les biens dont elle est si avide, s'en nourrit elle-même et ne demande rien de plus. C'est parce qu'il est mal gouverné que le monde est devenu si coupable, ce n'est point que de sa nature il soit nécessairement corrompu [214]. Rome, qui a régénéré le monde, avait autrefois deux soleils qui éclairaient l'une et l'autre voie, celle du monde et celle de Dieu. L'un des deux a éteint l'autre; l'épée a été jointe au bâton pastoral, et ils vont inévitablement mal ensemble, parce qu'étant réunis, l'un n'a plus rien à craindre de l'autre. Si tu ne me crois pas, vois en les fruits: c'est au grain que l'on connaît l'herbe». On voit que Dante revient toujours à son système de division des deux pouvoirs; que toujours il attribue le pouvoir spirituel aux papes, le temporel aux empereurs, et tous les maux de l'Italie et du monde à la confusion impolitique des deux puissances dans une seule main.

[Note 214: ][ (retour) ]

Ben puoi veder che la mata condotta
E la cagion che'l mondo ha fatio reo
E non natura che'n voi sia corrotta
.

Cette opinion saine et philosophique paraît fortement en contradiction avec certaines doctrines sur la corruption de la nature humaine. Les commentateurs du Dante, Landino, Velutello, Daniello, Venturi, Lombardi, ont tous passé sur cette difficulté sans même l'indiquer dans leurs notes. Il nous conviendrait mal d'être plus difficiles qu'eux.

Marc, à la fin de son discours, nomme trois hommes justes et fermes qui restent encore comme des modèles des mœurs antiques, mais qui ne peuvent arrêter le torrent. Après qu'il s'est retiré, en voyant le crépuscule du soir blanchir le brouillard qui l'enveloppe, Dante sort lui-même de cette brume épaisse, et revoit le beau spectacle du soleil à son couchant [215]. Son imagination en est si fortement émue qu'il tombe dans une rêverie profonde. Il s'étonne lui-même de la force de cette imagination impérieuse qui le poursuit. «O imagination! s'écrie-t-il, toi qui enlèves souvent l'homme à lui-même, au point qu'il n'entend pas mille trompettes qui sonnent autour de lui, qu'est-ce donc qui t'excite? Qui fait naître en toi des objets que les sens ne te présentent pas?» La réponse qu'il fait à cette question n'est pas fort claire. «Ce qui t'excite, dit-il, est une lumière qui se forme dans le ciel, ou d'elle-même, ou par une volonté qui la conduit ici-bas [216].» Alors, on se payait dans l'école de ces mots qu'on croyait entendre, et l'on avait fait de cette sorte de solutions une science où Dante était très-versé. Mais il n'y a lumière céleste qui puisse expliquer l'incohérence des objets que réunit cette espèce de vision. Ce sont purement des rêves, et les rêves d'un esprit malade. Il voit la métamorphose de Philomèle en oiseau. Cet objet disparaît, et il lui tombe dans la pensée [217] un homme crucifié: c'est l'impie Aman qui garde dans son supplice son air fier et dédaigneux, devant le grand Assuérus, Esther et le juste Mardochée. Cette image se dissipe d'elle-même comme une bulle d'eau qui s'évapore, et dans sa vision s'élève alors la jeune Lavinie, qui reproche tendrement à sa mère de s'être tuée pour elle.

[Note 215: ][ (retour) ] C. XVII.

[Note 216: ][ (retour) ]

Muove il lume che nel ciel s'informa,
Per se o per voler che giù lo scorge
.