[Note 222: ][ (retour) ] Voyez, sur ce sujet, l'extrait d'un Mémoire de M. Brial, imprimé dans mon Rapport sur les travaux de la Classe d'histoire et de littérature ancienne de l'Institut, année 1808.
On ne sait dans quelles vieilles chroniques il put trouver cette origine, que sans doute il n'inventa pas; mais on peut croire qu'il ne l'eût pas adoptée et consignée dans son poëme, si Charles, descendant de Hugues, n'eût été son persécuteur. Hugues étend ses accusations contre sa race, jusqu'à Philippe-le-Bel, à ses querelles avec Boniface VIII, et à la captivité de ce pape dans Anagni. Il avoue ensuite au poëte que pendant le jour, lui et les autres habitants de ce cercle, invoquent les noms qu'il lui a entendu prononcer; mais que pendant la nuit ils ne citent entre eux que des exemples du vice pour lequel ils sont punis. C'est alors Pygmalion, que l'amour de l'or rendit traître, voleur et parricide; et l'avare Midas, dont la demande avide eut des suites qui font encore rire à ses dépens; et l'insensé Acham qui déroba le butin de Jéricho, et fut lapidé par ordre de Josué; c'est la punition d'Ananias et de sa femme Saphira, et celle que subit Héliodore: tantôt le cercle entier voue à l'infamie Polymnestor, assassin du jeune Polidore; tantôt ils crient tous ensemble: O Crassus, dis-nous, toi qui le sais, quelle est la saveur de l'or [223].
[Note 223: ][ (retour) ] Allusion à la mort de Crassus, que les Parthes, connaissant son avarice, attirèrent dans un piége par l'appât d'un riche butin: son armée y périt tout entière. Il se fit tuer pour ne pas tomber entre les mains des Parthes. Ayant trouvé son corps, ils lui coupèrent la tête et la jetèrent dans un vase rempli d'or fondu, en disant ces mots, qui furent aussi adressés à la tête de Cyrus: C'est d'or que tu as eu soif, bois de l'or: Aurum sitisti, aurum bibe. Au reste, le systême dont j'ai parlé plus haut (page 161, note 1) paraît ici plus évidemment que jamais, dans ce mélange alternatif et symétrique de la fable, de la bible et de l'histoire.
Hugues Capet avait enfin terminé ses aveux; tout à coup la montagne tremble, Délos n'éprouva pas une secousse si forte avant que Latone y descendît pour mettre au monde les deux lumières des cieux. Le chant de gloire et de joie, le Gloria in excelsis Deo se fait entendre. Toute cette haute partie de la montagne, d'ailleurs inacessible aux vents, aux météores et aux orages, s'agite ainsi lorsqu'une âme est purifiée, et qu'elle est prête à s'élever vers le ciel [224]. Celle qui en sort en ce moment est l'âme du poëte Stace, que Dante, d'après une fausse tradition [225], fait natif de Toulouse, quoiqu'il fût napolitain [226]. Stace aborde les deux poëtes, et, en leur racontant son histoire, il témoigne, sans connaître Virgile, avoir eu toujours pour lui une vénération profonde. Son feu poétique fut excité par cette flamme qui en a tant allumé d'autres: c'est de l'Énéide qu'il veut parler; c'est elle qui fut sa mère, sa nourrice dans l'art des vers [227]: sans elle, il n'aurait rien produit qui eût la moindre valeur. Pour avoir été sur la terre contemporain de Virgile, il consentirait à prolonger d'une année son exil. Dante sourit, et, en ayant reçu la permission de Virgile, il nomme au poëte Stace, celui qu'ils reconnaissaient tous deux pour leur maître. Stace se jette à ses pieds; Virgile le relève en lui disant, avec une simplicité qu'on pourrait appeler virgilienne: cessez, mon frère: vous êtes une ombre, et vous voyez une ombre aussi [228].
[Note 224: ][ (retour) ] C. XXI.
[Note 225: ][ (retour) ] Placide Lactance, dans ses Comment. sur Stace, imprimés à Paris en 1600. Voy. Vossius de poet. lat., c. III, et Fabricius, Bibliot. lat. c. XVI, de Statia Poeta.
[Note 226: ][ (retour) ] Il y eut sous Néron un Statius Surculus, qui était de Toulouse, et qui enseigna la rhétorique dans les Gaules: c'est avec lui que Dante a confondu le poëte Stace. (Vossius, loc. cit.)
[Note 227: ][ (retour) ] Cette admiration de Stace pour Virgile n'est point exagérée; il dit lui-même en s'adressant à sa Thébaïde.
Nec tu divinam Æneida tenta,
Sed longè sequere et vestigia semper adora.
Frate,
Non far; che tu se' ombra, ed ombra vedi.
Dans un entretien amical qui s'engage entre les deux poëtes latins, après ces premières effusions de cœur, Virgile, qui a rencontré Stace dans le cercle des avares, lui demande [229] comment, avec tant de sagesse et de savoir qu'il en eut dans le monde, l'avarice avait pu trouver place dans son cœur. Stace, sourit, et lui répond qu'il ne fut que trop éloigné de ce vice, que c'est pour le vice contraire qu'il a été puni; qu'il l'eût même été dans le cercle de l'Enfer, où les avares et les prodigues, s'entrechoquent éternellement [230], s'il n'avait été porté au repentir par ces beaux vers où Virgile s'élève contre la coupable soif de l'or [231], car, disent ici les commentateurs, l'avare et le prodigue, sont également altérés d'or, l'un pour l'entasser, l'autre pour le répandre; et c'est pour cela qu'en Purgatoire comme en Enfer, ils sont réunis dans le même cercle. Mais comment, insiste Virgile, n'ayant pas eu d'abord la foi, sans laquelle il ne suffit pas de bien faire, as tu ensuite été assez éclairé pour entrer dans la bonne route et pour la suivre? C'est toi, lui répond Stace, qui m'appris à boire dans les sources du Permesse; c'est toi qui m'éclairas le premier, Dieu fit le reste. C'est par toi que je fus poëte, et par toi que je fus chrétien. Tu fis comme un homme qui marche de nuit, portant derrière lui une lumière: il n'est pour lui-même d'aucun secours, mais il éclaire ceux qui le suivent. Tu avais prédit un grand et nouvel ordre de siècles, le retour du règne d'Astrée et de Saturne, et une nouvelle race d'hommes envoyée du ciel [232]. Cette prédiction s'accordait avec ce qu'annonçaient ceux qui prêchaient la foi nouvelle. Je les visitai, je fus frappé de la sainteté de leur vie. Quand Domitien les persécuta, je pleurai avec eux; je les secourus tant que je restai sur la terre: ils me firent mépriser toutes les autres sectes: je reçus enfin le baptême; mais la crainte m'empêcha de me déclarer chrétien, et je continuai de professer publiquement le paganisme. C'est pour expier cette tiédeur qu'avant d'arriver au cercle d'où nous sortons, je fus retenu plus de quatre siècles dans celui des paresseux [233].