Pendant un entretien du Dante avec Forèse, dans lequel le poëte se fait prédire la chute et la fin tragique du chef de la faction des Noirs, qui l'avait fait bannir de Florence [244], les ombres s'éloignent avec la double légèreté que leur donnent leur maigreur et leur volonté [245]. Forèse va les rejoindre, et Dante continue sa route avec les deux autres poëtes. Un second arbre, différent du premier, paraît encore devant eux; ses branches plient sous le fruit. Une foule empressée l'entoure, en tendant les mains vers ses branches, et criant comme des enfants qui demandent un objet qu'on leur refuse. Une voix qui sort de cet arbre, apprend aux trois voyageurs qu'au-dessus se trouve l'arbre dont Ève mangea la pomme, et que celui-ci en est un de ses rejetons. Cette voix leur rappelle aussi deux traits, l'un de la Fable, et l'autre de l'Écriture, où l'on voit des malheurs causés par l'intempérance [246].

[Note 244: ][ (retour) ] Corso Donati se rendit si puissant à Florence après en avoir fait chasser les Blancs, qu'il devint suspect au peuple. Dans un tumulte populaire excité contre lui, il fut cité et condamné. Le peuple se porta à sa maison avec l'étendard ou gonfalon de justice. Corso se défendit courageusement avec quelques amis; mais, vers la fin du jour, il essaya de s'échapper. Poursuivi par des soldats catalans qu'il ne put gagner, il tomba de cheval; son pied s'engagea dans l'étrier; il fut traîné quelque temps sur la terre, et enfin massacré par les soldats. Cet événement arriva en 1308. Il paraît qu'il était alors récent; et l'on voit par-là où en était le Dante de la composition de son poëme l'an 1308 ou au plus tard en 1309. Au reste Forèse, dans cette prédiction du passé, ne nomme point Corso, et parle avec une obscurité mystérieuse, qui non seulement est le style ordinaire des prophéties, mais qui convenait particulièrement à un frère parlant du meurtre de son frère, quoiqu'ils fussent de deux partis opposés.

[Note 245: ][ (retour) ]

E per magrezza e per voler leggiera.

[Note 246: ][ (retour) ] Les Centaures qui voulurent, dans l'ivresse, enlever à Pirithoüs sa jeune épouse, et furent vaincus par Thésée; et les Hébreux, que Gédéon, marchant contre les Madianites, ne voulut point admettre dans son armée, parce que, brûlés par la soif, ils avaient bu trop abondamment et trop à leur aise, de l'eau d'une fontaine. Où notre poëte allait-il donc chercher à tout moment des contrastes et des disparates aussi bizarres?

Un ange paraît, le plus brillant qui leur ait encore servi de guide. Le verre ou le métal embrasé dans la fournaise, ont moins d'éclat que son visage; mais sa voix n'en est pas moins suave, ni le vent de ses ailes moins rafraîchissant et moins doux. «Tel que Zéphir au mois de mai, lorsqu'il annonce l'aurore, s'agite et répand les parfums qu'il exprime de l'herbe et des fleurs, tel, dit le poëte, je sentis sur mon front un vent léger, telles je sentis s'agiter les ailes d'où s'exhalait un souffle parfumé d'ambroisie [247]».

En montant, sous la conduite de cet ange, vers le septième et dernier cercle, Dante occupé de ce qu'il vient de voir, voudrait apprendre comment des âmes, qui n'ont aucun besoin de se nourrir, peuvent éprouver la maigreur et la faim [248]; Stace, invité par Virgile, entreprend de le lui expliquer. Sa théorie sur la partie du sang destinée à la reproduction de l'homme; sur cette reproduction, sur la formation de l'âme végétative et de l'âme sensitive dans l'enfant avant sa naissance, sur leur développement lorsqu'il est né, sur ce que devient cette âme après la mort, emportant avec elle dans l'air qui l'environne une empreinte et comme une image du corps qu'elle animait sur la terre; tout cela n'est ni d'une bonne physique, ni d'une métaphysique saine; mais dans ce morceau de plus de soixante vers, on peut, comme dans plusieurs morceaux de Lucrèce, admirer la force de l'expression, la poésie de style, et l'art de rendre avec clarté, en beaux vers, les détails les plus difficiles d'une mauvaise philosophie, et d'une physique pleine d'erreurs.

[Note 247: ][ (retour) ]

E quale annunziatrice degli albori
L'aura di maggio muovesi, e olezza
Tutta impregnata dall'erba e da' fiori
, etc.

[Note 248: ][ (retour) ] C. XXV.

Dans le dernier cercle où nos poëtes sont parvenus, des flammes ardentes s'élèvent de toutes parts; à peine, entre elles et le bord du précipice, peuvent-ils trouver un passage. Des chants qui partent du sein même de ces flammes, en faisant l'éloge de la chasteté, et en rappelant d'anciens exemples de cette vertu [249], leur apprennent que c'est ici qu'est puni le vice contraire. Parmi ceux qui en furent atteints, et dont le poëte distingue les différentes espèces plus clairement que je ne le puis faire [250], Dante reconnaît Guido Guinizzelli, qui l'avait précédé dans la carrière poétique, et dont il admirait les vers. Il n'ose approcher de lui pour l'embrasser, à cause des flammes qui l'environnent; mais il regarde avec attendrissement celui qu'il nomme son père, et le père d'autres poëtes meilleurs que lui, qui leur apprit à chanter avec douceur et avec grâce des poésies d'amour. Guido, surpris de tant de marques de respect et de tendresse, lui en demande la cause. Ce sont, répond le Dante, vos doux écrits, qu'on ne cessera d'aimer tant que durera le style moderne [251]. Guido, sensible à ses éloges, mais peut-être plus modeste en Purgatoire qu'il ne l'était dans ce monde, lui montre un autre poëte qu'il dit les mériter mieux: c'est Arnault Daniel, troubadour provençal, qui surpassa tous les écrits d'amour en vers, et tous les romans en prose [252]. Ceci indique clairement l'influence qu'avaient eue les Troubadours sur la poésie italienne, dans ses premiers temps, et l'admiration que Dante conservait pour eux à une époque où c'était bien de lui qu'on pouvait dire qu'il les avait surpassés tous. Il les aurait égalés dans leur propre langue; aussi met-il dans la bouche d'Arnault une réponse en huit vers provençaux, que ce Troubadour finit en le suppliant de se souvenir de sa douleur; c'est-à-dire, de faire pour lui des prières qui la terminent: Arnault rentre ensuite dans les flammes qui le dérobent à la vue, comme Guido y est rentré, après avoir fait la même demande.

[Note 249: ][ (retour) ] Ils font entendre les paroles de Marie à l'ange qui lui annonce qu'elle concevra: Virum non cognosco; et un moment après c'est Diane, qui chassa Calisto parce qu'elle avait cédé au poison de Vénus:

Che di Venere avea sentito il tosco.

Puis toutes ces voix célèbrent des maris et des femmes qui ont vécu chastement. Toujours le même systême; et jamais un trait de la Bible, qui n'en amène, par opposition, un de la Fable.