Telle est cette immense machine dans laquelle on ne sait ce qu'on doit admirer le plus, ou l'audace du premier dessin, ou la fermeté du pinceau qui, dans un tableau si vaste, ne paraît pas s'être reposé un seul instant. Étrange et admirable entreprise, s'écrie un homme d'esprit [11] qui n'avait pas celui qu'il fallait pour traduire le Dante, mais qui avait une tête assez forte pour comprendre et pour admirer un pareil plan! Entreprise étrange sans doute, et admirable dans l'ensemble de ses trois grandes divisions! Il reste à voir si elle l'est autant dans l'exécution particulière de chaque partie, et à considérer ce qu'au travers des vices du temps, de ceux du sujet et de ceux de son propre génie, un grand poëte a pu y répandre de peintures variées, de richesses et de beautés.

[Note 11: ][ (retour) ] Rivarol.

L'idée mélancolique d'une seconde vie où sont punis les crimes de la première, se trouve dans toutes les religions, d'où elle a passé dans toutes les poésies. Une cérémonie funèbre de l'antique Égypte donna en quelque sorte un corps à cette idée, et fournit aux représentations qui se pratiquaient dans les Mystères, le lac, le fleuve, la barque, le nocher, les juges et le jugement des morts. Homère s'empara de cette croyance comme de toutes les autres. Il plaça dans l'Odyssée [12] la première descente aux Enfers, qui ait pu donner au Dante l'idée de la sienne. Ulysse, instruit par Circé, va chez les Cimmériens, où était l'entrée de ces lieux de ténèbres, pour consulter l'ombre de Tirésias sur ce qui lui reste à faire avant de rentrer dans sa patrie. Dès qu'il a fait les sacrifices et pratiqué les cérémonies de l'évocation, une foule d'ombres accourt du fond de l'Érèbe. On y voit confondus les épouses, les jeunes gens, les vieillards, les jeunes filles, les guerriers. Cette foule écartée, Tirésias paraît, et donne à Ulysse les conseils qu'il lui demandait. Il indique aussi au roi d'Ithaque les moyens d'appeler à lui d'autres ombres, et de recevoir d'elles des instructions sur le passé qu'il ignore et des directions pour l'avenir. C'est alors qu'il voit apparaître sa vénérable mère Anticlée, et qu'il s'entretient avec elle. Après cette ombre, viennent celles des plus célèbres héroïnes. Les héros paraissent ensuite, les ombres d'Agamemnon et d'Achille répondent aux questions d'Ulysse, et l'interrogent à leur tour. Le seul Ajax garde un silence obstiné devant celui qui avait été cause de sa mort; et tous les siècles ont admiré cet éloquent silence. Ulysse en poursuivant Ajax pour tâcher de le fléchir, aperçoit dans les Enfers Minos jugeant les ombres sur son trône, et les supplices de quelques fameux coupables, Titye, Tantale et Sysiphe.

[Note 12: ][ (retour) ] L. XI.

Virgile, en empruntant à Homère, cet épisode, y ajouta ce que la fable avait acquis depuis ces anciens temps, ce que la philosophie platonicienne y pouvait mêler de séduisant pour l'imagination, et ce qui pouvait intéresser les Romains et flatter Auguste. Énée conduit par la Sybille pénètre avec elle dans les Enfers. Des monstres, des fantômes horribles semblent en défendre l'entrée; le deuil, les soucis vengeurs, les pâles maladies, la triste vieillesse, la crainte, la faim qui conseille le crime, la pauvreté honteuse, la mort, le travail, le sommeil, frère de la mort, les joies criminelles, la guerre meurtrière, les Euménides sur leurs lits de fer, la Discorde aux crins de couleuvres, et d'autres monstres encore, forment cette garde terrible; mais ce ne sont que des fantômes. Énée, sans en être effrayé, parvint aux bords du Styx. Les ombres des morts qui n'ont point reçu la sépulture y errent en foule et ne peuvent le passer. Le vieux nocher Caron prend dans sa barque Énée et la Sybille, et les conduit à l'autre bord.

Les âmes des enfants, morts à l'entrée même de la vie, et celles des hommes injustement condamnés au supplice, se présentent à eux les premières. Minos juge les morts cités devant son tribunal. Ceux qui se sont tués eux-mêmes voudraient remonter à la vie; ceux dont un amour malheureux a causé la mort errent tristement dans une forêt de myrtes. Énée y aperçoit Didon; il voit sa blessure récente; il lui parle en versant des larmes; mais elle garde devant lui le même silence qu'Ajax devant Ulysse. C'est ainsi que le génie imite, et qu'il sait s'approprier les inventions du génie. Les héros viennent après les héroïnes. L'ombre sanglante et horriblement mutilée de Déiphobus, fils de Priam, arrête Énée quelques instants; mais la Sybille le presse de marcher vers l'Elysée. En passant devant l'entrée du Tartare elle lui en dévoile les affreux secrets, et lui explique les supplices des grands coupables, de l'impie Salmonée, de Titye, dont un vautour déchire le cœur, des Lapithes, d'Ixion, de Pirithoüs, qui voient un énorme rocher toujours suspendu sur leur tête; les mauvais frères, les parricides, les patrons qui ont trompé leurs clients, les avares, les adultères, ceux qui ont porté les armes contre leur patrie, ceux qui l'ont vendue, ou qui ont porté et rapporté des lois à prix d'argent, les pères qui ont souillé le lit de leur fille, subissent différentes peines, roulent des rochers, ou sont attachés à des roues. Thésée, ravisseur de Proserpine, sera éternellement assis; Phlégyas, qui brûla le temple de Delphes, instruit les hommes par son supplice à ne pas mépriser les dieux.

Faut-il encore aller chercher bien loin où Dante a pris l'idée de son Enfer? Avait-il besoin, comme l'ont cru des auteurs même italiens, d'un Fabliau français de Raoul de Houdan, ou du Jongleur qui va en Enfer, ou de tout autre conte moderne pour s'y transporter par la pensée, quand il pouvait y descendre sur les pas d'Homère et de Virgile? Le premier de ces fabliaux est misérable, et mérite peu qu'on s'y arrête [13]. L'auteur songe qu'il fait un pélerinage en Enfer. Il entre, et trouve les tables servies. Le roi d'Enfer invite le voyageur à la sienne, dîne gaîment, et vers la fin du repas fait apporter son grand livre noir, où sont écrits tous les péchés faits ou à faire, et les noms de tous les pécheurs. Le pélerin ne manque pas d'y trouver ceux des ménétriers ses confrères. Ce que cette satire prouve le mieux, c'est que dans ces bons siècles où l'on ne parlait que de l'Enfer et du Diable, où c'étaient en quelque sorte la loi et les prophètes, c'était aussi un sujet de contes plaisants, dont on riait comme des autres, et que ce frein si vanté des passions devait les retenir faiblement, puisqu'on s'en faisait un jeu.

[Note 13: ][ (retour) ] V. Fabliaux ou Contes du XII et du XIIIe siècle, traduits par le Grand d'Aussy, t. II, p. 17, éd. de 1779, in 8°. Ce Fabliau y est intitulé le Songe d'Enfer alias le Chemin d'Enfer. Il est parmi les manuscrits de la Bibliothèque Impériale, N° 7615, in-4°. Ce manuscrit a appartenu au président Fauchet qui le cite; il est chargé d'observations de sa main.

Le Jongleur qui va en Enfer le prouve mieux encore [14]. Ce jongleur y est emporté après sa mort par un petit diable encore novice. Lucifer, assis sur son trône passe en revue ceux que chacun des diables lui apporte, prêtres, évêques, abbés, et moines, et les fait jeter dans sa chaudière. Il charge le jongleur d'entretenir le feu qui la fait bouillir. Un jour qu'avec tous ses suppôts il va faire une battue générale sur la terre, saint Pierre, qui guettait ce moment, se déguise, prend une longue barbe noire et des moustaches, descend en enfer, et propose au jongleur une partie de dez. Il lui montre une bourse remplie d'or. Le jongleur voudrait jouer; mais il n'a pas le sou. Pierre l'engage à jouer des âmes contre son or. Après quelque résistance, la passion du jeu l'emporte; il joue quelques damnés, les perd, double, triple son jeu, perd toujours, se fâche contre Pierre, qui continue de jouer avec le même bonheur; car, dit l'auteur, heureusement pour les damnés, leur sort était entre les mains d'un homme à miracles. Enfin, dans un grand va-tout, le jongleur perd toute sa chaudière, larrons, moines, catins, chevaliers, prêtres et vilains, chanoines et chanoinesses; Pierre s'en empare lestement, et part avec eux pour le Paradis [15]. Voilà sans doute un beau miracle, et pour des malheureux damnés un joli moyen de salut! C'est se moquer que de croire qu'un esprit aussi grave que celui de Dante ait pu s'arrêter un instant à de pareilles balivernes; les auteurs italiens qui l'ont pensé ne connaissaient vraisemblablement de ces Fabliaux que les titres.

[Note 14: ][ (retour) ] Le Grand d'Aussy a traduit ce Fabliau sous ce titre, dans son tome II, in-8°. p. 36. Il est intitulé dans les manuscrits, et dans l'édition donnée par Barbazan, de St. Pierre et du Jougleor. On le trouve dans celle de M. Méon, Paris, 1808, 4-vol. in-8°., vol III, p. 282. Il est parmi les manuscrits de la Bibliothèque Impériale, Nos. 7218 et 1836, in-f°., de l'abbaye de St.-Germain.