[Note 365: ][ (retour) ] Voy. dans les Elogj di Dante Alighieri, Angelo Poliziano, etc., publiés par Angelo Fabroni, Parme, 1800, la lettre de Tamaso Puccini, à la fin de l'éloge du Dante.

La sculpture faisait ses premiers essais sous le ciseau de Nicolas et de Jean de Pise, et l'on regardait comme des prodiges les chaires et les autres ornements dont ils décoraient les églises de Pise, leur patrie, de Sienne, de Pistoia; ils ne faisaient pourtant qu'ouvrir la route à un Donatello, à un Ghiberti, à un Cellini; et ceux-ci ne parurent plus rien auprès du grand Michel-Ange. Dans l'architecture, Arnolpho di Lapo avait élevé à Florence le grand palais de la république; son style, qu'on appelait sublime, ne fut plus que du vieux style quand on vit l'Orcagna élever, à côté de ce palais, sa loge des Lanzi. L'Orcagna devint petit auprès de Brunelleschi. Et que devint à son tour le style tourmenté de cet architecte célèbre devant le caractère imposant et grandiose de ce Michel-Ange Buonarotti, qu'on retrouve au premier rang dans tous les arts, et devant la pureté exquise des Peruzzi et des Palladio?

Dans la poésie, au contraire, Dante s'élève tout-à-coup comme un géant parmi des pygmées; non seulement il efface tout ce qui l'avait précédé, mais il se fait une place qu'aucun de ceux qui lui succèdent ne peut lui ôter. Pétrarque lui-même, le tendre, l'élégant, le divin Pétrarque, ne le surpasse point dans le genre gracieux, et n'a rien qui en approche dans le grand ni dans le terrible. Sans doute le caractère principal du Dante n'est pas cette mélodie pure qu'on admire avec tant de raison dans Pétrarque; sans doute la dureté, l'âpreté de son style choque souvent les oreilles sensibles à l'harmonie, et blesse cet organe superbe que Pétrarque flatte toujours; mais, dans ses tableaux énergiques, où il prend son style de maître, il ne conserve de cette âpreté que ce qui est imitatif, et dans les peintures plus douces elle fait place à tout ce que la grâce et la fraîcheur du coloris ont de plus suave et de plus délicieux. Le peintre terrible d'Ugolin est aussi le peintre touchant de Françoise de Rimini. Mais, de plus, combien dans toutes les parties de son poëme n'admire-t-on pas de comparaisons, d'images, de représentations naïves des objets les plus familiers, et surtout des objets champêtres, où la douceur, l'harmonie, le charme poétique sont au-dessus de tout ce qu'on peut se figurer, si on ne les lit pas dans la langue originale! Et ce qui lui donne encore dans ce genre un grand et précieux avantage, c'est qu'il est toujours simple et vrai; jamais un trait d'esprit ne vient refroidir une expression de sentiment ou un tableau de nature. Il est naïf comme la nature elle-même, et comme les anciens, ses fidèles imitateurs.

Deux siècles entiers après lui, l'Arioste et ensuite le Tasse, dans des sujets moins abstraits et plus attachants, dégagés de cette obscurité qui naît ou des allusions ignorées, ou des mots que Dante créait et que la nation ne conserva point, ou des tours anciens qui n'ont pu rester dans la langue, composèrent deux poëmes très-supérieurs à celui du Dante, par l'intérêt qu'ils inspirent et le plaisir continu qu'ils procurent: mais on ne peut pas dire pour cela qu'ils soient au-dessus de lui, puisque partout où il est beau, ses beautés sont rivales des leurs, et le plus souvent même les surpassent. On sent moins d'attrait à le relire, mais quand il s'agit de le juger, ou n'ose plus le mettre au-dessous de personne.

Pendant un ou deux siècles, sa gloire parut s'obscurcir dans sa patrie; on cessa de le tant admirer, de l'étudier, même de le lire. Aussi la langue s'affaiblit, la poésie perdit sa force et sa grandeur. On est revenu au gran Padre Alighier, comme l'appelle celui des poëtes modernes qui a le plus profité à son école [366]; et la langue italienne a repris sa vigueur, sans rien perdre de sa grâce et de son éclat; et les Alfieri, les Parini, pour ne parler que de ceux qui ne sont plus, ont fait vibrer avec une force nouvelle les cordes long-temps amollies et détendues de la lyre toscane. Alfieri surtout eut bien raison de l'appeler son père: un seul trait fera connaître jusqu'où allait son admiration pour lui; et je terminerai ce que j'avais à dire sur Dante par ce jugement d'un grand poëte, si digne de l'apprécier.

[Note 366: ][ (retour) ] Alfiéri.

Alfieri avait entrepris d'extraire de la Divina Commedia tous les vers remarquables par l'harmonie, par l'expression, ou par la pensée. Cet extrait, tout entier de sa main, a 200 pages in-4°. de sa petite écriture, et n'est pas fini. Il en est resté au 19e. chant du Paradis; j'ai lu ce cahier précieux, et j'ai remarqué au haut de la première page ces propres mots, écrits en 1790: Se avessi il coraggio di rifare questa fatica, tutto ricopierei, senza lasciarne un' iota, convinto per esperienza che più s'impara negli errori di questo, che nelle bellezze degli altri. «Si j'avais le courage de recommencer ce travail, je recopierais tout, sans en laisser une syllabe, convaincu par expérience qu'on apprend plus dans les fautes de celui-ci que dans les beautés des autres.»

Mais il est temps de quitter le Dante. Nous nous sommes arrêtés plus long-temps avec lui que nous ne le ferons avec aucun autre poëte italien. On le lit peu; on lira peut-être plus volontiers cette analyse: peut-être fera-t-elle trouver de l'attrait et de la facilité à étudier l'original même; et alors on aura beaucoup gagné. Séparons-nous donc de lui, mais ne l'oublions pas; et avant de nous occuper d'un autre grand poëte qui tient après lui, ou si l'on veut, avec lui le premier rang, revenons sur toute la partie de ce siècle où nous n'avons jusqu'ici vu que le Dante, et où d'autres objets méritent de fixer notre attention.