CHAPITRE XI.
Coup-d'œil général sur la situation politique et littéraire de l'Italie au commencement du quatorzième siècle. Renaissance des arts, en même temps que des lettres, universités, études théologiques; philosophie, astrologie, médecine, alchimie; droit civil et droit canon; histoire; poésie; poëtes italiens avant Pétrarque.
Cette ardeur pour l'indépendance et pour la liberté, qui avait armé les villes d'Italie, et en avait fait presque autant de républiques, avait eu pour la plupart un effet tout contraire à leurs désirs. Presque toutes rivales entre elles, il avait fallu que chacune remit à l'un de ses citoyens les plus puissants le soin de son gouvernement et de sa défense. Une fois maîtres du pouvoir, ils ne voulaient plus s'en dessaisir; pour les y forcer, il fallait choisir quelqu'autre chef capable de les combattre et de les vaincre; et il en résultait souvent qu'au lieu d'un maître, la même ville en avait deux, ne sachant auquel obéir, et divisée en deux factions contraires. Dans la Lombardie et dans la Romagne, tel était, au quatorzième siècle, l'état de la plupart des villes. Celles de Toscane, et surtout Florence, étaient plus que jamais déchirées par les trop fameuses querelles des Blancs et des Noirs. Il n'y avait, en un mot, presque aucun point dans toute l'Italie qui ne fût bouleversé par les factions et par la guerre.
Et cependant, au milieu de ces chocs violents qui avaient eu presque partout de si tristes résultats politiques, on avait vu naître pour les arts d'imagination et pour d'autres arts plus utiles auxquels il manque un nom, mais qu'on peut appeler les arts d'utilité publique, une époque glorieuse, et qui n'est pas assez remarquée. Pour rehausser dans la suite l'éclat de quelques noms et l'influence de quelques princes sur les arts, on leur en a trop attribué la renaissance. C'est jusqu'au treizième siècle qu'il faut remonter pour les voir renaître en Italie. C'est alors que ces petites républiques [367], rivalisant entre elles de richesses et de dépenses comme de pouvoir, élevèrent à l'envi de vastes et magnifiques édifices publics. Partout l'hôtel ou le palais de la commune, habitation de son premier magistrat, joignit à la solidité tous les embellissemens qu'on pouvait lui donner alors. Les villes s'entourèrent de nouveaux murs, décorèrent leurs portes, en construisirent de marbre, élevèrent des tours et des fortifications redoutables. Milan, Vicence, Padoue, Modène, Reggio, tant de fois détruites par la guerre, renaissaient de leurs décombres. De longs canaux étaient creusés pour les communications du commerce; on y construisait des ponts, on en jetait de plus hardis sur les rivières et sur les fleuves. Gênes semblait créer des prodiges: les parties internes de son port, son môle, ses immenses aqueducs, toutes ces fabriques importantes datent de cette même époque. Le grand recueil de Muratori [368] contient, dans des chroniques obscures, des détails sans nombre de ces travaux somptueux, que l'exact et patient Tiraboschi a réunis comme en un seul faisceau dans son histoire, pour la gloire de ce siècle et pour celle de l'Italie [369].
[Note 367: ][ (retour) ] Tiraboschi, Stor. della Letter. ital., t. IV, l. III, ch. 6.
[Note 368: ][ (retour) ] Script. rer. Ital., t. VIII.
[Note 369: ][ (retour) ] Ub. supr.
Consultons les historiens des beaux-arts [370], ils nous diront leurs premiers pas chez ce peuple ingénieux, et leurs rapides progrès. Ils nous feront connaître Nicolas de Pise, Jean, son fils, que nous avons déjà nommés, et d'autres sculpteurs habiles dont plusieurs ouvrages existent encore à Pise, à Florence, à Bologne, à Milan et ailleurs. Dans la peinture, Florence vante encore son Cimabué, son Giotto. Bologne prétend avoir eu des peintres plus anciens qu'eux [371]. Venise réclame la priorité sur Florence et sur Bologne [372]. Pise eut son Guido, son Diotisalvi, son Giunta; Lucques son Buonagiunta; mais aucun d'eux n'a pu prévaloir sur Cimabué, et sur Giotto son disciple. Ceux-ci sont restés dans la mémoire des hommes, les premiers restaurateurs de la peinture en Italie: leurs prédécesseurs et leurs contemporains sont oubliés, peut-être par la même raison qui priva de l'immortalité tant de héros antérieurs aux Atrides:
Un poëte divin ne les a point chantés [373].
[Note 370: ][ (retour) ] Vasari, Vite de' Pittori, etc. Baldinucci, Natizie de professori del Disegno, etc.