[Note 384: ][ (retour) ] Tom. V, l. I, c. i. Il avertit que le docte abbé Mehus lui-même s'y est trompé dans la Vie d'Ambr. Camald, p. 273. Robert ne perd rien à ce que ce poëme, ou plutôt ce recueil de sentences morales, ne soit pas de lui. Il est en vers irréguliers, et partagé d'abord en quatre divisions, qui traitent 1°. de l'amour; 2°. des quatre vertus cardinales, la prudence, la justice, la force et la tempérance; 3°. des vices, c'est-à-dire, des sept péchés mortels. Chacune de ces divisions est ensuite partagée en petites subdivisions de trois vers au moins et de dix au plus, ayant toutes un titre particulier, et traitant des différentes espèces ou des diverses nuances de chaque vertu et de chaque vice. Les vers sont communément rimés, tantôt à rimes croisées, tantôt de deux en deux, mais presque tous médiocres et sans couleur.

Robert ne se plaisait que dans la conversation des savants; il aimait à les entendre lire leurs ouvrages, et leur donnait des applaudissements et des récompenses. Il invitait à venir à sa cour tous ceux qui avaient quelque renommée, et ceux même qu'il n'appelait pas s'y rendaient, certains d'y recevoir l'accueil qui leur était dû. Enfin il avait rassemblé à grands frais une riche bibliothèque dont il confia la garde à Paul de Pérouse, l'un des plus savants hommes de son temps.

Les Scaligeri ou seigneurs de la Scala étaient, depuis la fin du siècle précédent, maîtres de Vérone. Deux frères, Alboin et Cane, que les Italiens appellent toujours Can Grande [385], y tenaient une cour brillante. Elle était le refuge de tous les hommes distingués que les guerres civiles et les révolutions chassaient de leur patrie. Nous avons vu qu'elle le fut du Dante. Ils n'y trouvaient pas seulement un asyle, mais toutes les attentions de l'hospitalité, les recherches du goût et les jouissances de la vie. Ils y étaient magnifiquement logés et meublés; ils avaient chacun à leurs ordres des domestiques particuliers, et étaient, à leur choix, ou abondamment servis chez eux, ou admis à la table des princes. La bonne chère y était assaisonnée par les plaisirs de la musique, et, selon l'usage du temps, par des bouffons et des jongleurs. Les chambres étaient décorées de peintures et de devises analogues à la situation, à l'état ou aux différents goûts des hôtes. On y représentait la victoire pour les guerriers, l'espérance pour les exilés, les bosquets des muses pour les poëtes, Mercure pour les artistes, le Paradis pour les prédicateurs, ainsi du reste [386].

[Note 385: ][ (retour) ] Beaucoup de ces guerriers, qui devinrent de très grands seigneurs, prenaient des noms singuliers, et qu'ils tiraient souvent de quelque circonstance de leur vie qui nous est inconnue aujourd'hui. Sans doute le premier de ces seigneurs de la Scala s'était distingué à l'assaut de quelque forteresse, en y montant avec une échelle qu'il avait portée lui-même, d'où il fut appelé en latin Scaliger. Mais on ignore pourquoi l'un des plus grands personnages de cette famille prit le nom de Cane, chien. Cet animal fidèle et quelquefois courageux, plaisait tant aux Scaligeri, que le fils ou le neveu de Can Grande s'appela Mastino, mâtin, comme s'était déjà nommé l'oncle de Cane lui-même, frère de son père Albert; et que les deux fils de ce Mastino se nommèrent, l'un Can Grande second, qui fut loin de valoir le premier, et l'autre Can Signore, qui valut encore moins, puisqu'il tua son frère. Il fit aussi tuer son autre frère, Paul Alboin, dans la prison où il l'avait renfermé. Ce Can Signore ne laissa que deux bâtards, qui lui succédèrent. Le plus jeune tua l'aîné, fut chassé de Vérone, et mourut de misère, en 1388. Ainsi finit dans une espèce de rage, cette race de Mastini et de Cani, parmi lesquels il n'y eut guère que le premier Can Grande qui eut une véritable grandeur.

[Note 386: ][ (retour) ] Tiraboschi, t. V, l. I, c. ii.

Les Visconti à Milan, les Carrara à Padoue, les Gonzague à Mantoue, les princes d'Est à Ferrare, n'étaient pas moins favorables aux lettres; l'exemple des chefs étant presque partout imité par les plus simples citoyens, l'enthousiasme devint si général, qu'il n'y a peut-être aucun autre siècle où les savants aient reçu plus d'encouragements et d'honneurs. C'était eux que l'on chargeait des ambassades les plus importantes. Dans toutes les villes où ils passaient, on allait au-devant d'eux; on leur prodiguait tous les témoignages d'admiration et de respect; et, à leur mort, les seigneurs des villes où ils avaient cessé de vivre se faisaient honneur d'assister à leurs funérailles. Les universités et les écoles déjà fondées prenaient plus de consistance et d'activité. Le tumulte des armes, qui ne les empêchait point de fleurir, n'empêchait pas non plus qu'il ne s'en élevât de nouvelles. Ce même esprit de rivalité qui armait l'un contre l'autre les princes et les peuples, les portait à chercher à l'envi tous les moyens de donner chacun à leurs petits états plus de réputation et plus de grandeur. Quelquefois on voyait des professeurs occuper tranquillement leurs chaires, tandis qu'on se battait sous les murs d'une ville, ou même sur les places et dans les rues. Quelquefois aussi les chaires étaient renversées, les professeurs chassés, les écoliers mis en fuite; mais ils revenaient bientôt, soit sous le même gouvernement, soit sous celui qui en avait pris la place; et les études reprenaient leur cours.

L'Université de Bologne éprouvait des vicissitudes continuelles. Tantôt excommuniée par Clément V, elle vit le plus grand nombre de ses élèves émigrer dans celle de Padoue, sa rivale [387]; tantôt, par une suite de querelles élevées entre les professeurs et les magistrats, ou entre les écoliers et les citoyens, des classes nombreuses désertèrent et allèrent s'établir dans les villes voisines [388]. Mais tous ces torts furent réparés. Jean XXII leva l'interdit de Clément, confirma et augmenta les priviléges de l'Université; les magistrats et les citoyens donnèrent aux professeurs et aux disciples les satisfactions qu'ils désiraient; et cette école, déjà célèbre, n'en eut que plus d'éclat et de célébrité. Bientôt Milan, Pise, Pavie, Plaisance, Sienne, et surtout Florence, rivalisèrent avec Padoue, Bologne, et cette Université de Naples fondée par Frédéric II, qui avait pris sous Robert de nouveaux accroissements. Boniface VIII avait fondé celle de Rome; ses successeurs en confirmèrent et en étendirent même les priviléges; mais leurs bulles ne pouvaient réparer le mal que leur absence faisait à cette université naissante; elle ne put jamais que languir, tandis que leur résidence à Avignon laissait la malheureuse Rome presque déserte, et, pour comble de maux, toujours en proie à des séditions et bouleversée par des troubles.

[Note 387: ][ (retour) ] En 1306.

[Note 388: ][ (retour) ] En 1316 et 1321. Voy. Tiraboschi, t. V, l. I, c. 3.

Il faut toujours se rappeler que, dans ces universités et dans ces écoles, on n'enseignait encore, comme dans le siècle précédent, que ce qu'on appelait les sept arts. La littérature proprement dite y était presque entièrement ignorée. On commençait à peine à retrouver quelques uns des anciens auteurs qui devaient être la base des études littéraires. Les bibliothèques des écoles et des monastères, celles mêmes que plusieurs princes s'empressaient de former, ne contenaient, pour la plupart, que quelques œuvres des Pères [389], quelques livres de théologie, de droit, de médecine, d'astrologie et de philosophie scolastique; encore étaient-ils en petit nombre. C'est dans la suite du siècle qui commençait alors, que l'on vit naître en Italie, et à l'exemple de l'Italie, dans toute l'Europe, une avidité louable pour la découverte des anciens manuscrits. C'est alors qu'on chercha dans les coins les plus abandonnés et les plus poudreux des maisons particulières et des couvents, les ouvrages de ces auteurs, dont il n'était jusqu'alors resté, pour ainsi dire, que le nom, et de ceux qui avaient laissé beaucoup d'ouvrages dont on ne connaissait que la moindre partie. Ce fut principalement à Pétrarque, comme nous le verrons dans sa vie, que l'on dut cette révolution, et c'est un des plus solides fondements de sa gloire.