[Note 389: ][ (retour) ] Tiraboschi, t. V, l. I, c. 4.
On peut juger, par un seul exemple, de tout ce qu'il avait à faire et combien les savants eux-mêmes étaient alors peu avancés. Un professeur de l'Université de Bologne, qui lui écrivait au sujet des auteurs anciens, et surtout des poëtes, voulait que l'on comptât parmi ces derniers, Platon et Cicéron, ignorait le nom de Nœvius et même celui de Plaute, et croyait qu'Eunius et Stace étaient contemporains [390]. A l'imperfection des connaissances et à la rareté des livres, ajoutons l'ignorance des copistes. En transcrivant les meilleurs livres, ils les défiguraient souvent de manière que les auteurs eux-mêmes les auraient à peine reconnus. C'est sur ces notions qu'il faut réduire ce qu'on trouve dans les histoires littéraires sur les riches bibliothèques données à telle Université, fondées dans telles villes, formées par tel prince, et ouvertes par ses ordres aux savants et au public. Si on les compare avec nos grandes bibliothèques, ce sont de chétifs cabinets de livres: c'est une véritable disette opposée à un effrayant excès.
[Note 390: ][ (retour) ] Voy. Pétrarque, Lett. famil., l. IV, ép. 9. Tirab. loc. cit.
La science qui y trouvait le plus de secours et qui était le plus abondamment pourvue de livres, était la théologie scolastique; aussi la cultivait-on avec plus d'ardeur que jamais. Ce n'était plus le siècle des Thomas d'Aquin et des Bonaventure; mais leur exemple était récent, et entretenait parmi leurs admirateurs et leurs disciples, l'espérance de les égaler et même de les surpasser en gloire. De là, parmi les théologiens, cet empressement, cette ferveur générale à interpréter les mêmes livres qu'avaient interprétés leurs prédécesseurs, à expliquer les explications mêmes; à commenter les commentaires; à épaissir les ténèbres en y voulant porter la lumière, et à rendre obscur en l'expliquant, ce qui d'abord était clair. Ce sont ici non seulement les idées, mais les propres expressions du sage Tiraboschi [391]; il y joint le vœu très-raisonnable que dans l'oubli profond et dans la poudre des bibliothèques, où ces infatigables commentateurs sont ensevelis, personne ne s'avise jamais de troubler leur repos. Il ne confond pourtant pas avec eux une douzaine de docteurs dont il paraît que la renommée fut très-éclatante dans ce siècle. Nous y distinguerons seulement un religieux augustin nommé Denis, du bourg St.-Sépulcre, parce qu'il fut l'ami et le directeur de Pétrarque; nous en dirons ce peu de mots, et nous renverrons tout le reste au même asyle, dont Tiraboschi désire l'inviolabilité pour la tourbe des théologiens de ce siècle. Il ne doit point y avoir de rangs dans la poussière et dans l'oubli. Tous les auteurs de livres qu'on ne peut lire, et où il n'y a rien à apprendre, doivent y dormir également.
[Note 391: ][ (retour) ] Tom. V, l. II, c. i.
C'est à peu près dans la même catégorie qu'il faut ranger les auteurs de quelques Vies de saints et de quelques chroniques prétendues sacrées, à moins qu'on ne veuille prendre parti dans la discussion élevée entre ceux qui préfèrent les douze livres de la Vie des Saints écrits par l'évêque Pierre Natali, à la légende dorée de Jacques de Voragine, et ceux qui sont de l'opinion contraire; ou, dans d'autres questions de cette espèce, dont les hommes d'ailleurs respectables [392] ne laissent pas de s'être occupés sérieusement. De grandes disputes, qui s'élevèrent alors dans l'un des ordres mendiants, sur les habits courts et les habits longs, sur les grands et les petits frocs [393], sur la pauvreté religieuse, et sur la vision béatifique, produisirent de hautes clameurs et d'innombrables volumes; elles reposent aujourd'hui dans le même silence. Il couvre aussi les querelles très-animées qui eurent pour objet la philosophie d'Aristote. Grâce aux commentaires d'Averroës, et aux commentateurs de ses commentaires, cette philosophie était devenue en quelque sorte une seconde théologie, aussi obscure et aussi vaine que la première. L'astrologie judiciaire y joignait ses savantes visions; ce n'était pas seulement un abus, ou, si l'on veut, une erreur de l'astronomie; c'était une science à part, qui avait des chaires spéciales et des professeurs particuliers dans l'Université de Bologne et dans celle de Padoue [394], les deux premières universités d'Italie, qui donnaient le ton à toutes les autres. Deux de ces professeurs firent dans leur temps un tel bruit, qu'on ne peut se dispenser de leur accorder une mention particulière; on ne peut la refuser surtout à la mort tragique de l'un d'eux.
[Note 392: ][ (retour) ] Apostolo Zeno, Dissert. Vossian., t. II, p. 32.
[Note 393: ][ (retour) ] Ces querelles étaient fondamentalement ridicules, comme toutes celles de même espèce; mais il s'y mêla quelque chose d'horrible. Le pape Jean XXII ne pouvant accorder les deux partis, traita d'hérétique celui qui soutenait les petits frocs, les petits habits, et la pauvreté évangélique, et le livra comme tel à l'Inquisition. Quatre de ces malheureux entêtés furent brûlés vifs à Marseille, en 1318. (Voy. entre autres auteurs, Baluze, Vitœ Pontif. Avenion., t. I, p. 116; t. II, p. 341, et Miscellan., t. I.) Les capucins rigoristes n'en furent que plus attachés à leur petit froc et à leur sac; ils crièrent à la persécution de l'église, traitèrent le pape d'Ante-Christ, se firent brûler par centaines, et crurent être des martyrs. Mosheim, Hist. Eccles., siècle XIV, part. II, ch. 2, cite une pièce authentique, intitulée Martyrologium spiritualium et fraticellorum, qui contient les noms de 113 personnes brûlées pour cette même cause. «Je suis persuadé, ajoute-t-il, que, d'après ces monuments et d'autres publiés et non publiés, on pourrait faire une liste de deux mille martyrs de cette espèce.» Voyez son Hist. Eccles. traduite en français par Eidous, Maëstricht, 1776, in-8°., t. III, p. 350 et 351.
[Note 394: ][ (retour) ] Tiraboschi, t. V, l. II, c. 2.
Le premier est Pierre d'Abano [395], né au village de ce nom, près de Padoue, en 1250. On l'appelle aussi Pierre de Padoue. Il passa, dans sa jeunesse, à Constantinople exprès pour apprendre le grec, dans une école de philosophie et de médecine alors très-fréquentée. Il fit de si grands progrès qu'il y obtint lui-même une chaire de professeur. Rappelé à Padoue par les lettres les plus pressantes, il y revint, et voyagea ensuite en France. Il était à Paris vers la fin du treizième siècle, et y composa un livre sur la science physionomique [396]. On croit même qu'il y était encore en 1313, et qu'il y publia son Conciliateur, ouvrage qui fit beaucoup de bruit, dans lequel il entreprit de concilier les opinions discordantes des médecins et des philosophes, sur plusieurs questions de médecine et de philosophie.