La cause apparente, ou le prétexte d'une mort si cruelle fut que, dans un livre sur la sphère [400], il avait écrit que, par le moyen de certains démons, qui habitaient la première sphère céleste, on pouvait faire des choses merveilleuses et des enchantements. C'était une folie et une sottise, mais assurément ce n'était pas un crime à punir par le feu. Les causes réelles et secrètes furent, à ce qu'il paraît, la haine et la jalousie d'un médecin fameux, nommé Dino del Garbo, et les violentes inimitiés que le malheureux Cecco excita contre lui, en parlant mal, dans un autre de ses ouvrages, de deux poëtes que les Florentins admiraient depuis leur mort après les avoir persécutés de leur vivant, Dante et Guido Cavalcanti. Guido était mort depuis vingt ans; Dante l'était depuis six ans lors de la sentence de Cecco. Ils avaient été liés autrefois, et même pendant les premiers temps de l'exil du Dante, ils avaient entretenu une correspondance d'amitié. On ignore ce qui les avait brouillés; mais dans un poëme fort bizarre, et ce qui est bien pis, fort plat et fort mauvais, intitulé, sans qu'on sache trop pourquoi, l'Acerba, Cecco parla mal du Dante et se moqua de son poëme [401]. Il tourna aussi en ridicule [402] la fameuse canzone de Guido Cavalcanti sur l'amour [403]. Que ces traits satiriques lui aient fait des ennemis dans une ville où la réputation de ces deux poëtes était alors dans un grand crédit, il n'y a rien là de bien étonnant, et cela pourrait arriver dans notre siècle tout aussi bien qu'au quatorzième. Mais nous n'avons pas aujourd'hui un tribunal où l'on puisse accuser d'hérésie et de magie l'écrivain qu'on veut perdre, ni des bûchers où l'on puisse le faire expirer à petit feu, en couvrant sa haine littéraire des intérêts du ciel: c'est la différence qu'il y a entre les deux siècles, et peut-être, selon quelques gens, cette différence n'est-elle pas en faveur du nôtre.
[Note 400: ][ (retour) ] Dans un commentaire sur la sphère de Giovanni de Sacrobosco.
[Note 401: ][ (retour) ] Acerba, l. Il, c. i; l. III, c. i, et l. IV, c. 13. Nous reviendrons plus bas sur ces traits de médisance peu redoutables pour le Dante.
[Note 402: ][ (retour) ] Ibid., l. III, c. i.
[Note 403: ][ (retour) ] Quoi qu'il en soit de la part que les traits lancés contre ces deux poëtes purent avoir à la condamnation de Cecco, ce qu'il y a de certain, c'est que le poëme de l'Acerba, dans lequel ces critiques se trouvent, fut une des causes de son arrêt de mort. L'inquisiteur, frère Accurse, de l'ordre des Frères Mineurs, qui le fit brûler avec ses livres, le dit expressément dans sa sentence, citée par Tiraboschi, ub. supr., p. 164: Librum quoque ejus in astrologiâ latinè scriptum, et quemdam alium vulgarem, Acerba nomine, reprobavit, et igni mandari decrevit. Et le Quadrio (Storia e ragione d'ogni poesia, t. VI, p. 39,) rapporte un autre passage de la même sentence, où le frère inquisisiteur, jouant sur le mot acerbus, qui signifie et le défaut de maturité, et quelque chose d'aigre et de dur, dit qu'il a trouvé ce titre d'Acerba fort significatif, parce que le livre ne contient aucune maturité ni douceur catholique, mais au contraire beaucoup d'aigreurs hérétiques, multas acerbitates hereticas.
Cecco n'était pas médecin, comme quelques auteurs l'ont prétendu; mais plusieurs médecins donnaient alors dans les mêmes folies que lui, et, suivant l'exemple de Pierre d'Abano, ils jugeaient de la fièvre par les astres, et traitaient les maladies par la méthode des influences et des conjonctions. La médecine, quoique cultivée avec beaucoup d'émulation dès le siècle précédent, était pour ainsi dire encore naissante. Elle se traînait toujours sur les pas des Arabes, et n'avait aucun de ces principes fixes que l'expérience a dictés, mais dont les applications sont encore si incertaines. On l'enseignait dans les universités, on la pratiquait avec un grand appareil d'érudition et d'orgueil doctoral; on écrivait d'énormes volumes de commentaires sur Hippocrate et sur Galien, tels qu'on les connaissait par les Arabes; mais rien ne devait rester de tout cela, que les noms très-inutiles de quelques docteurs; et l'art était toujours dans son enfance.
L'alchimie était encore pour les esprits une source d'égarement dont on était alors fort avide. Changer de vils métaux en or était devenu l'objet d'une passion presque générale. Thomas d'Aquin lui-même [404] avait cru à cette transmutation, quoiqu'on ne le range pas ordinairement parmi les sectateurs de la science hermétique; tandis qu'on place au premier rang le célèbre Raymond Lulle, que des écrivains, dignes de foi, disculpent de cette erreur [405]. Quelques alchimistes furent pendus pour avoir falsifié les monnaies, et d'autres brûlés vifs pour sortilége [406]. La société avait le droit de punir les premiers: les autres étaient des fous condamnés par des barbares.
[Note 404: ][ (retour) ] Tiraboschi, t. V, l. II, chap. II, 26.
[Note 405: ][ (retour) ] Tiraboschi, t. V, liv. II, chap. II, 26.
[Note 406: ][ (retour) ] Grifolino d'Arezzo, et Capoccio de Florence, dont Benvenuto da Imola, parle fort au long dans son Comment. sur Dante. Voy. Tirab., loc. cit.