Le droit civil et le droit canon soutenaient l'essor qu'ils avaient pris dans le siècle précédent. Le premier surtout avait à Bologne, à Padoue, et dans plusieurs autres universités, un grand nombre de professeurs célèbres, et, parmi eux, un des poëtes les plus fameux de ce temps, Cino da Pistoia. Son nom de famille était Sinibaldi, ou plutôt Sinibuldi, et son prénom Guittoncino [407], diminutif de Guittone, dont on fit, par abréviation Cino. C'est sous ce dernier nom et sous celui de Pistoia, sa patrie, qu'il est parvenu à la postérité. Son père et sa famille, qui était ancienne et distinguée, prirent le plus grand soin de sa première éducation. Le goût dominant de son siècle le décida pour l'étude des lois; mais la nature l'avait fait poëte, et il se livra dès sa jeunesse à ces deux études à la fois. Il prit ses premiers degrés à Bologne, dans la faculté de droit. Il put dès-lors être revêtu d'un emploi de judicature, et il en exerçait un en 1307 dans sa patrie [408], quand la faction des Noirs rentra de force à Pistoia d'où elle avait été chassée de même. Cino était Gibelin et du parti des Blancs: il ne put tenir à la position critique où cette révolution le plaçait; il s'exila volontairement, et se retira d'abord vers la Lombardie. Une de ses raisons pour prendre ce chemin, fut son amour pour la belle Selvaggia, qu'il a tant célébrée dans ses vers. Philippe Vergiolesi, père de Selvaggia, était à Pistoia le chef des Blancs. Forcé par les mêmes circonstances à chercher un asyle, il s'était retiré avec sa famille dans un château fort sur des montagnes voisines des frontières de la Lombardie. Cino l'alla trouver, et en fut parfaitement accueilli; mais, pendant son séjour auprès du père, il eut la douleur d'y voir mourir la fille, sa jeune et chère Selvaggia.
[Note 407: ][ (retour) ] C'est son véritable prénom, et non pas Ambrogino, comme le Quadrio et d'autres l'ont écrit: son aïeul paternel s'était appelé de même.
[Note 408: ][ (retour) ] Il y était assesseur des causes civiles.
Après cette perte, il erra quelque temps dans les villes de Lombardie, d'où l'on croit qu'il passa en France; l'université de Paris y attirait alors un grand nombre d'étrangers: il paraît que Cino, après y avoir fait quelque séjour, retourna en Italie, lorsque l'entrée de l'empereur Henri VII rendit aux Gibelins des espérances que sa mort imprévue [409] leur ôta bientôt. Toutes ces vicissitudes ne l'avaient point détourné de ses travaux. Il en donna une preuve à Bologne, en 1314, en y publiant son Commentaire sur les neuf premiers livres du code, ouvrage volumineux, et rempli d'une érudition immense, qu'il composa cependant en deux années, et qui le plaça, dès qu'il parut, au premier rang des jurisconsultes de son temps [410]. Ce fut avec un si beau titre qu'il se présenta pour demander le doctorat, et qu'il l'obtint, en 1314, plus de dix ans après qu'il eût été reçu bachelier. Sa réputation le fit bientôt appeler dans plusieurs villes pour y enseigner le droit. Il professa trois ans à Trévise, et environ sept ans à Pérouse. Il eut pour disciple dans cette dernière ville le célèbre Bartole, qui suivit ses leçons pendant six ans, et qui avoua dans la suite qu'il devait aux écrits et aux leçons de Cino son savoir et même son génie.
[Note 409: ][ (retour) ] A Bonconvento, près de Sienne, en 1313.
[Note 410: ][ (retour) ] Ce commentaire a été imprimé plusieurs fois; la première édition parut à Pavie, en 1483. La meilleure et la plus belle est celle qui fut donnée par Cisnerus, avec des notes et des additions marginales, à Francfort-sur-le-Mein, en 1578.
De Pérouse, Cino alla professer à Florence; il est bon de remarquer que ce ne fut jamais qu'en droit civil: les canonistes et les légistes formaient comme deux sectes ennemies; et non seulement en sa qualité de légiste, mais comme ardent Gibelin, il avait un grand éloignement pour les décrétales, les canons et pour tout ce qui composait la jurisprudence papale. Il est faux qu'il ait été, dans les lois, maître de Pétrarque, et plus encore, qu'il l'ait été en droit canon, de Boccace: il ne le fut du premier des deux que dans l'art d'écrire [411], et seulement en lui offrant dans ses poésies, comme nous le verrons bientôt, un modèle que Plutarque se plut à imiter.
[Note 411: ][ (retour) ] Voy. Memorie della Vita di messer Cino da Pistoja, raccolte ed illustrate dall' ab. Sebastiano Ciampi, etc. Pisa, 1808.
Cino professait encore à Florence [412], quand il fut nommé gonfalonier à Pistoia, où, depuis quelques années, les affaires de son parti avaient repris le dessus; mais soit par attachement pour sa chaire, soit par tout autre motif, il refusa cet honneur. Il était cependant, en 1336, de retour dans sa patrie; il y fut attaqué d'une maladie grave, et mourut cette même année, ou au plus tard au commencement de 1337 [413], laissant après lui deux renommées qui se sont conservées long-temps sans que l'une nuisit à l'autre, et regardé en même temps comme l'un des restaurateurs de la jurisprudence civile, et comme l'un des créateurs de la poésie toscane. Nous considérerons bientôt en lui le poëte: comme jurisconsulte, s'il a été surpassé depuis, il surpassa lui-même tous les glossateurs qui l'avaient précédé; et il paraît que depuis le célèbre Irnérius, aucun légiste n'avait apporté autant de lumière que lui dans des matières que la plupart semblaient au contraire s'être étudiés à obscurcir [414].
[Note 412: ][ (retour) ] En 1334.