L'histoire, l'un des genres de littérature dans lequel les Italiens se sont le plus distingués, commençait dès-lors à avoir des écrivains qui font autorité, tant pour la langue que pour les faits. Dino Compagni, Florentin, qui fut deux fois l'un des prieurs de la république, une fois gonfalonier de justice, et qui eut une grande part aux événements de sa patrie, en écrivit l'histoire dans sa Chronique qui ne s'étend que depuis 1280 jusqu'à 1312, quoiqu'il vécût encore dix ou onze ans après [420]. Jean Villani, beaucoup plus célèbre que Dino, posséda comme lui les premiers emplois de la république, et en écrivit aussi l'histoire; mais avec beaucoup plus d'étendue, de talent, et avec une sorte de dignité, quoique dans un style naïf et simple. Cette histoire [421] embrasse depuis la fondation de Florence jusqu'à l'an 1348, où l'auteur mourut de cette même peste dont j'ai déjà rappelé les ravages, et dont Boccace nous a laissé, au commencement de son Décameron, une description si éloquente.
[Note 420: ][ (retour) ] Cette chronique, imprimée pour la première fois par Muratori, Script. rer. Ital., vol. IX, l'a été depuis séparément à Florence, 1728, in-4°.
[Note 421: ][ (retour) ] Imprimée d'abord à Venise, en 1537, in-fol., sous le nom de Chronique: elle l'a été plusieurs fois depuis. La meilleure édition est celle des Juntes, Florence, 1587, in-4°.
Villani raconte lui-même [422] que dans un pélerinage qu'il fit à Rome, en 1300, pour le jubilé, la vue de ces grands et antiques monuments, et la lecture qu'il fit ensuite des histoires et des belles actions des Romains, écrites par Salluste, Tite-Live, Valère-Maxime, Paul Orose et autres historiens, auxquels il est à remarquer qu'il joint aussi Lucain et Virgile, il conçut le projet d'écrire à leur exemple l'histoire de sa patrie, et de se modeler sur eux pour la forme et pour le style. Son ouvrage est divisé en douze livres. Il y fait marcher de front avec l'histoire de Florence, celle des autres états d'Italie. S'il fait autorité, ce n'est pas dans ce qu'il dit des anciens temps; il y adopte sans examen toutes les erreurs et toutes les fables qui infectaient alors l'histoire, et dont on doit supposer le goût dans un écrivain qui rangeait Virgile et Lucain parmi les auteurs de celle de Rome. Mais lorsqu'il traite des faits arrivés de son temps, ou dans les temps voisins, et principalement de ceux qui regardent la Toscane, personne n'est ni mieux instruit ni plus digne de foi, partout où l'esprit de parti ne l'égare pas. Mais il était trop fortement attaché aux Guelfes pour que les lois de la bonne critique permettent de le regarder comme impartial quand il parle de son parti ou du parti contraire. Après sa mort, Mathieu Villani, son frère, et Philippe, fils de Mathieu, continuèrent son histoire que ce dernier conduisit jusqu'à l'an 1364 [423]. Elle est rangée, pour l'élégance, le naturel et la pureté du style, parmi les principaux livres classiques italiens.
[Note 422: ][ (retour) ] Lib. VIII, c. 36.
[Note 423: ][ (retour) ] La continuation de Mathieu, qui contient neuf livres, fut imprimée par les Juntes, d'abord seule en 1562, ensuite avec le complément de Philippe son fils, en 1567, in-4°.
La république de Venise, rivale à beaucoup d'égards de celle de Florence, qui, ayant fixé depuis long-temps la forme de son gouvernement, et garantie, tant par cette forme même que par sa position locale, de l'influence contradictoire de la cour de Rome et de l'Empire, jouissait d'un état beaucoup plus tranquille, eut aussi, vers cette même époque, le premier historien dont elle s'honore. André Dandolo, élevé en 1343 à la dignité de Doge, quoiqu'il n'eût que trente-six ans, était fort versé dans les lois, dans les belles-lettres et surtout dans l'histoire; plein de vertu, de dignité, de gravité, d'amour pour sa patrie, doué d'une éloquence merveilleuse, d'une prudence consommée et d'une grande affabilité, il avait toutes les qualités nécessaires dans le chef d'une république. Pendant sa suprême magistrature, il soutint avec gloire le fardeau des affaires, et conduisit avec autant d'habileté que de courage plusieurs négociations et plusieurs guerres. Celle qui s'alluma entre Venise et Gênes fut cause de sa mort. Les Gênois, d'abord vaincus, reprirent de tels avantages, que les Vénitiens se crurent à deux doigts de leur perte. Dandolo en conçut tant de chagrin qu'il tomba malade et mourut. L'histoire qu'il a laissée et qui jouit de beaucoup d'estime est écrite en latin [424]. Elle comprend celle de Venise depuis les premières années de l'ère chrétienne jusqu'à l'an 1342, qui précéda son élection; ce qui prouve que, depuis le moment où il fut chargé de la conduite des événemens qui sont la matière de l'histoire, il n'eut plus le loisir de l'écrire.
[Note 424: ][ (retour) ] Muratori est le premier qui l'ait publiée, Script. rer. Ital., vol. XI.
Padoue eut aussi un historien de réputation dans Albertino Mussato, qui remplit avec honneur plusieurs fonctions civiles et militaires, dans des temps de troubles continuels, tels que la fin du treizième siècle et le commencement du quatorzième; cela suppose une vie fort agitée, et souvent privée du repos d'esprit qu'exige la culture des lettres. Il ne laissa point de les cultiver parmi les vicissitudes très-variées de sa fortune; il fut non-seulement historien, mais poëte; et la couronne poétique lui fut même décernée publiquement à Padoue sa patrie. Il mourut en 1330, âgé de soixante-dix ans. L'histoire latine qu'il a laissée porte le titre d'Augusta, parce qu'elle contient en seize livres la vie de l'empereur Henri VII. Dans huit autres livres, aussi en prose, il raconte les événemens qui suivirent la mort de cet empereur jusqu'en 1317 [425]. Trois livres en vers héroïques ont ensuite pour sujet le siége que Can Grande de la Scala mit devant Padoue; et, dans un dernier livre en prose, Mussato décrit les troubles domestiques qui déchirèrent cette malheureuse ville, et qui la firent passer sous la domination du seigneur de Vérone. Cette série historique, qui contient en tout vingt-huit livres, est regardée comme l'ouvrage le mieux écrit en latin, depuis la décadence des lettres jusqu'alors [426]. Ses poésies, aussi toutes latines, consistent en élégies, épîtres et églogues écrites d'un style abondant et facile, mais encore privé d'élégance, quoique moins dur et moins grossier que celui des poëtes des âges précédents. Il composa de plus deux tragédies latines, les premières qui aient été écrites en Italie; l'une intitulée Eccerinis, dont le fameux Ezzelino est le héros, et l'autre Achilleis, qui a pour sujet la mort d'Achille. L'auteur y fait tous ses efforts pour imiter le style de Sénèque; mais quoiqu'il y réussisse souvent, il n'y a point d'injustice à dire qu'il ne fit que d'assez mauvaises copies d'un mauvais modèle [427].
[Note 425: ][ (retour) ] Dans ces deux histoires, selon l'observation de Tiraboschi (Stor. della Letter. Ital., t. V, pag. 347), quoique l'auteur ne se borne pas à parler des actions des Padouans ses compatriotes, il s'y étend cependant beaucoup plus que sur les autres faits.