[Note 430: ][ (retour) ] La première édition de ces cantiques est celle de Florence, 1490, in-4°.; il y en a eu depuis un assez grand nombre d'autres. Les deux meilleures sont celles de Rome, 1558, in-4°., avec des discours moraux sur chaque cantique, et la vie du bienheureux Iacopone (ces discours sont de Giamb. Modio), et de Venise, 1617, in-4°., avec les notes de Fra Francisco Tresatti da Lugano. C'est cette dernière qui est citée par la Crusca.
Il est vrai qu'à travers ce mauvais style, qui dégénère quelquefois en jargon, l'on y trouve de la verve, de la facilité, et une naïveté de pensées et d'expressions qui n'est jamais sans quelque charme. Iacopone a du rapport, pour les idées, avec notre abbé Pellegrin, quoiqu'il vaille mieux que lui. Dans l'un de ses cantiques, par exemple [431], il fait dialoguer ensemble l'âme et le corps: l'âme propose au corps les mortifications de la pénitence; le corps y répugne et les refuse tant qu'il peut. L'âme lui présente une discipline à gros nœuds; elle s'en sert, et le fustige rudement en lui disant des injures: le corps crie au secours contre cette âme sans pitié; cette âme cruelle qui l'a tué, battu, ensanglanté, etc. [432]. Dans un autre cantique [433], le bon Iacopone s'emporte contre la parure des femmes: il les compare au basilic. «Le basilic, dit-il, tue l'homme par les yeux: sa vue empoisonnée fait mourir le corps; la vôtre est bien pire; elle tue l'âme.» Il les appelle servantes du diable[434], à qui elles envoient un grand nombre d'âmes. Quand il en vient à leur parure, il va des pieds à la tête, depuis la chaussure qui fait paraître la naine une géante, jusqu'à la coiffure et aux faux cheveux. Dans un troisième cantique [435], l'âme et le corps sont de nouveau mis en scène: le lieu et l'instant de cette scène sont terribles; c'est le jour du jugement dernier: l'âme revient chercher son corps pour se rendre devant le juge; elle lui reproche de l'avoir entraînée dans le crime dont il va partager la peine: l'Ange fait résonner l'effrayante trompette [436]. Ce serait le sujet d'une ode à faire frémir; mais il faudrait qu'au lieu d'être faite par Iacopone, elle le fût par un Chiabrera ou par un Guidi.
[Note 431: ][ (retour) ] Cant. 3.
Sozo, malvascio corpo
Luxurioso, engordo,
. . . . . . . . . . . .
Sostieni lo flagello
Desto nodoso cordo.
. . . . . . . . . . . .
Succurrite vicini
Che l'anima m'a morto,
Alliso, ensanguenato,
Disciplinato a torto.
O impia, crudele, etc.
[Note 433: ][ (retour) ] Cant. 8.
Serve del diavolo
Sollecite i servite,
Colle vostre schirmite
Molt'aneme i mandate.
[Note 435: ][ (retour) ] Cant. 15.
L'agnolo sta a trombare
Voce de gran paura.
Un autre poëte, dont la vie fut partagée entre les deux siècles, mais qui poussa sa longue carrière jusqu'au milieu du quatorzième, est Francesco da Barberino. Il était né en 1264, au château de Barberino en Toscane, et fut, à Florence, un des disciples de Brunetto Latini. Il suivit avec distinction la carrière des lois, à Bologne, à Padoue, à Florence même, et devint un jurisconsulte célèbre. Mais ses graves études ne l'empêchèrent point de cultiver la poésie; son principal ouvrage, intitulé les Documents d'Amour (i Documenti d'Amore), est en vers de différentes mesures. Son style manque souvent de facilité, d'élégance, et se sent un peu trop des tours et des expressions de la langue provençale que l'auteur cultivait autant que sa propre langue. Cependant les Académiciens de la Crusca l'ont aussi rangé parmi les auteurs classiques; mais ils n'offrent de lui pour exemple que ce qui est d'un toscan pur, attention qu'ils ont eue de même pour Iacopone da Todi. Nous ne devons donc pas, nous autres Français, croire que ce qui est jargon dans ces deux vieux poëtes, fasse autorité. Au reste l'ouvrage de Francesco da Barberino n'est pas, comme le titre paraît l'annoncer, un livre d'amour, mais un traité de philosophie morale, divisé en douze parties, dans chacune desquelles l'auteur parle de quelque vertu et des récompenses qui y sont destinées. Ce poëme, resté long-temps manuscrit, parut pour la première fois à Rome, en 1640, avec de fort belles gravures, précédé de la vie de l'auteur, écrite par Ubaldini, et suivi de tables alphabétiques très-utiles, vu le grand nombre de locutions et de mots étrangers que ce poëte a employés dans ses vers. Il mourut à Florence, à quatre-vingt-quatre ans; et fut encore une des victimes de cette peste terrible de 1348, qui frappa indistinctement tous les âges.
Ce serait ici le lieu de faire connaître plus particulièrement le poëme de l'Acerba, qui fit la réputation de Cecco d'Ascoli, et fut en partie la cause de sa fin tragique; mais à parler franchement, quoique tous les curieux l'aient dans leur bibliothèque [437], il n'en vaut pas trop la peine.