Fazio degli Uberti, poëte qui jouissait dès lors de plus de renommée que Cecco, dont la réputation s'accrut beaucoup dans la suite, et s'est mieux conservée depuis, au lieu de critiquer Dante, entreprit de l'imiter, ou du moins de composer un grand poëme qui pût être placé à côté du sien. Mais ce fut seulement vers la fin de sa vie. Pendant celle du Dante, et long-temps après, il ne fut connu que par des sonnets et des canzoni, où l'on remarque surtout une force et une vivacité de style qui étaient alors les qualités les moins communes. On n'en a imprimé qu'un petit nombre. Les sept sonnets que contient un Recueil d'anciennes poésies [443], ont pour sujet les sept péchés mortels. L'un des péchés parle dans chacun de ces sonnets et se caractérise lui-même. Ils furent peut-être faits pour ces représentations pieuses où figuraient les anges et les démons, les vertus et les vices personnifiés, et qui furent, en Italie comme en France, les premiers essais de l'art dramatique.
[Note 443: ][ (retour) ] Poeti Antichi raccolti da monsig. Leone Allaci, etc., Napoli, 1661, p. 296 et suiv.
Dans l'une des deux canzoni de ce poëte, qui nous ont été conservées, il se plaint poétiquement des peines que l'amour lui fait éprouver, en se comparant avec tous les objets de la nature, embellis par le retour du printemps [444]. L'herbe des prés, les fleurs, les collines riantes, les parfums de la rose, enchantent la terre et les airs; partout l'amour paraît sourire; mais lui, le désir le consume; il ne cessera de souffrir que quand il reverra la beauté dont il est séparé depuis long-temps. Les chants, les amours, les nids, les tendres soins des oiseaux, le ramènent aussi tristement sur lui-même. Les animaux les plus sauvages, les serpens et les dragons les plus terribles, s'unissent et jouissent ensemble; tandis que, mille fois le jour, il passe de la vie à la mort, selon les espérances ou les craintes de son cœur. Les claires eaux, les fraîches fontaines baignent toutes les campagnes, arrosent les arbres et les fleurs; les poissons, délivrés des chaînes de l'hiver, parcourent les fleuves et en repeuplent les eaux, tandis que d'autres se jouent et s'unissent dans les vastes mers; lui, toujours seul et loin de ce qu'il aime, est brûlé d'un feu que rien ne peut éteindre. Les jeunes filles et leurs jeunes amans ne s'occupent que de plaisirs et de fêtes, de danses, de chants et de rendez-vous d'amour; lui, sans cesse occupé de celle qui serait comme un soleil au milieu de cette jeunesse, et dans un état qui arrache des larmes à ceux qui sont témoins de sa douleur.
[Note 444: ][ (retour) ] Raccolta di Antiche rime, etc., à la fin de la Bella mano de Giosta de' Conti, Paris, 1595:
Io guardo infra l'erbette per li prati, etc.
Dans l'autre canzone [445] il se plaint encore, mais s'est de l'extrême indigence où il se trouve réduit. Toutes ses expressions sont celles du désespoir. Il invoque la mort, elle le refuse: sa destinée est de souffrir, il faut qu'il la remplisse. Lorsqu'il sortit du sein de sa mère, la pauvreté s'assit auprès de lui, et lui prédit qu'elle ne s'en détacherait jamais. Cette prédiction ne s'est que trop accomplie. Dans l'excès de ses maux, il maudit la nature et la fortune, et quiconque a le pouvoir de le faire ainsi souffrir; qui que ce soit que cela regarde, il s'en met peu en peine; sa douleur et sa rage sont si grandes, qu'il ne peut avoir rien de pis, quelque chose qui lui arrive [446], etc.
[Note 445: ][ (retour) ] Elle est la seconde du livre IX, dans le recueil intitulé: Sonetti e Canzoni di diversi antichi autori Toscani in dieci libri raccolti; Florence, Philippo Giunti, 1527.
Lasso! che quando imaginando vegno
Il forte e crudel punto dov'io narqui, etc.
Però bestemmio in prima la natura,
E la fortuna, con chi n'ha potere
Di farmi si dolere;
E tocchi a chi si vuol, ch'io non ho cura;
Che tanto è 'l mia dolore e la mia rabbia,
Che io non posso aver peggio, ch'io m'abbia.Cette malédiction s'adressait fort haut, si l'on y prend bien garde; et l'Inquisition a repris des hardiesses moins directes et moins claires.
Fazio ou Bonifazio degli Uberti était petit-fils du célèbre Farinata que nous avons vu dans l'Enfer du Dante [447]. Sa famille fut exilée de Florence, et il paraît qu'il naquit dans l'exil. Cette pièce est apparemment un ouvrage de sa jeunesse; plus tard, il parvint à corriger sa mauvaise fortune. Selon Villani [448], ce fut un des hommes les plus agréables et de la meilleure société de son temps: «On n'eut qu'un reproche à lui faire, c'est que, par amour du gain, il fréquentait, dit cet historien, les cours des tyrans; qu'il flattait les vices et les mœurs corrompues des hommes en pouvoir; et, qu'exilé de sa patrie, il chantait leurs louanges dans ses discours et dans ses écrits.» Cette conduite réussit presque toujours aux hommes de quelque talent, quand ils ont la bassesse de préférer une fortune ainsi acquise à une honorable pauvreté. Il paraît cependant que si elle tira Fazio degli Uberti de la misère, elle ne la mena point à la fortune; car, selon le même Villani, il mourut et fut enterré à Vérone, après avoir, dans sa vieillesse, passé modestement et tranquillement de longs jours [449]. Je ne le considère ici que comme poëte lyrique, je parlerai ailleurs de son grand poëme, qui appartient à la dernière moitié du siècle.
[Note 447: ][ (retour) ] Voy. ci-dessus, p. 65.
[Note 448: ][ (retour) ] Vite d'uomini illustri Fiorentini, p. 70 et suiv.