Quelquefois on croit entendre, ou à peu près; on voit un sentiment personnifié qui agit et qui parle; on est même touché par le mouvement du style, par la vivacité des tours, et par l'harmonie des vers; mais le fait est qu'on n'a rien lu de clair, d'intelligible et de naturel, que l'esprit et le cœur n'ont, pour ainsi dire, vu et embrassé qu'un fantôme. Je citerai pour exemple, ces deux sonnets qui se suivent, et dont l'un est le complément nécessaire de l'autre. Ce sont à peu près les plus agréables et les moins alambiques de cette partie du Recueil.
Ier. Sonnet.--«O pitié [466]! va, prends une forme visible, et couvre si bien de tes vêtements ces messagers que j'envoie (ce sont ses vers), qu'ils paraissent nourris et remplis de la force que Dieu t'a donnée! Mais avant de commencer ta journée, tâche, s'il plaît à l'amour, d'appeler à toi mes esprits égarés, et de leur faire approuver ce message. Quand tu verras de belles femmes, tu les aborderas, car c'est à elles que je t'adresse; et tu leur demanderas audience. Dis ensuite à ceux que j'envoie: jetez-vous à leurs pieds, et dites-leur de la part de qui vous venez, et pourquoi. O belles! écoutez ces humbles interprètes!»
Moviti, pietate, e và incarnata, etc.
(Ibid. p. 51, verso.)
IIe. Sonnet.--«Un homme, dont le nom indique la privation des jouissances de l'amour [467], et riche seulement de tristesse et de douleur, nous envoie vers vous, comme vous l'a dit la pitié. Il se serait présenté lui-même devant vous, s'il avait encore son cœur; mais il est avili par la crainte, et la douleur lui trouble l'esprit. Si vous le voyiez de près, il vous ferait trembler vous-mêmes, tant la pitié est visible dans tous ses traits. Ah! ne lui refusez pas la merci qu'il implore; c'est par vous qu'il espère sortir de peine, et c'est ce qui attache encore à la vie son âme désolée.»
Homo, lo cui nome per effetto
Importa povertà di gìoì' d'amore, etc.(Recueil de 1527.)
La pitié que le poëte charge de porter ses vers, de les présenter aux belles, amies de sa maîtresse, et ces vers jetés à leurs pieds, qui parlent et intercèdent pour lui, voila ce que l'on croit saisir dans ces deux sonnets, qui ne manquent au reste ni de grâce, ni d'harmonie; mais au fond, qu'est-ce que tout cela veut dire? et qu'y a-t-il de vraiment amoureux dans de pareils vers d'amour? C'est cependant presque toujours ainsi que ce poëte s'exprime quand il se plaint ou quand il cherche à plaire; mais quand il se fâche, il parle plus clairement, et son dépit s'énonce avec plus de naturel que son amour. Je pourrais citer pour preuve, un sonnet qui commence par ce vers:
Gia trapassato oggi è l'undecimo anno [468]
[Note 468: ][ (retour) ] Rime di diversi antichi autori toscani, réimpression de Venise, 1740, p. 164.
Il finit par des injures contre les femmes [469], qu'on ne pardonnerait pas à un homme qui ne serait pas en colère, mais qu'elles pardonnent facilement elles-mêmes, quand cette colère est, comme il arrive souvent, une preuve d'amour. Cino fut mis, comme nous l'avons vu dans sa vie, à une épreuve plus cruelle; il perdit sa chère Selvaggia, et quelques sonnets qu'il fit après sa mort, ont aussi plus de naturel et de vérité que les autres. On a fait la même observation sur Pétrarque, après la mort de Laure. Mais personne n'a observé, du moins en Italie, que l'un des sonnets de Cino, faits depuis son malheur [470], a été imité, ou plutôt étendu et paraphrasé par Pétrarque, dans une de ses canzoni les plus célèbres, celle où il cite l'amour devant le tribunal de la raison [471]. La scène, le dialogue, le fond des idées, la décision sont les mêmes, comme on le verra quand nous en serons aux poésies de Pétrarque. On ne sera pas surpris, sans doute, qu'un poëte, quelque grand qu'il soit, ait emprunté quelque chose d'un autre poëte; mais peut-être le sera-t-on que, dans de si nombreux et de si volumineux commentaires sous lesquels on a comme écrasé les poésies de Pétrarque, personne n'ait fait la remarque d'une si évidente conformité [472].
Cieco è qualunque de' mortali agnogna
In donna ritrovar pietate e fede.