Notice sur sa Vie [482].
[Note 482: ][ (retour) ] Il existe un grand nombre de Vies de Pétrarque. La plus complète est celle que l'abbé de Sade, qui était de la famille de Laure, a donné sous le titre de Mémoires pour la Vie de Pétrarque, Amsterdam, 1764--1767, 3 vol. in-4°. Tout ce qu'on a écrit depuis en français, sur le mème sujet, en est tiré. Mais quelque soin que l'abbé de Sade eût mis à ses recherches, il lui est échappé des inexactitudes et des erreurs, qui se sont multipliées par les copies qu'on en a faites. Il n'y a donc point encore en français de Vie exacte de Pétrarque: c'est ce qui m'a engagé à donner plus d'étendue à celle-ci. Tiraboschi, en reconnaissant le mérite et l'utilité du travail de l'abbé de Sade, a relevé ses fautes avec cette saine critique qui le distingue. (Voy. la Préface du tome V de son Histoire de la Littér. ital.; et dans ce même volume, tout ce qui a rapport à Pétrarque.) M. Baldelli a publié depuis à Florence un fort bon ouvrage, intitulé: Del Petrarca e delle sue opere, 1797, in-4°., dans lequel il ajoute encore à tout ce que l'abbé de Sade et Tiraboschi avaient donné de plus satisfaisant et de meilleur; il a puisé comme eux, mais avec une attention nouvelle, dans la source la plus riche et la plus pure, les œuvres mêmes de Pétrarque, et il a consulté des manuscrits qu'ils avaient ignorés. J'ai tiré principalement de ces trois auteurs la notice que l'on va lire: je l'ai revue, ayant sous les yeux les œuvres latines de Pétrarque, imprimées, et de précieux manuscrits. Quelque jugement que l'on porte de la manière dont j'ai traité ce sujet intéressant, on peut du moins, d'après les garants que je présente, être parfaitement assuré de l'exactitude et de la vérité des faits. Ceux dans lesquels je ne m'accorde pas avec l'abbé de Sade et les autres biographes français, ont été rectifiés ou ajoutés par Tiraboschi et Baldelli. J'ai cru inutile de noter en détail ces variantes; mais il est bon qu'on en soit averti.
SECTION Ire.
Depuis sa naissance jusqu'à l'an 1348.
La vie de la plupart des hommes célèbres dans les lettres et dans les arts est peu fertile en événements. Le biographe, qui veut y donner quelque étendue, est obligé de suppléer à la sécheresse du sujet par les accessoires dont il l'embellit. Leurs études et leurs travaux littéraires en font presque le seul fond; et l'Histoire ne peut pas en tirer un grand parti, si ces études et ces travaux n'ont pas exercé une grande influence sur les lumières de leur siècle. Les sentiments et les passions qui les ont agités ont peu d'intérêt, quand ils n'en ont pas fait le sujet de leurs ouvrages, quand il n'y a pas eu chez eux un rapport immédiat entre les affections du cœur et les créations du génie: ces affections sont mises au rang des faiblesses peu dignes d'occuper une place dans le souvenir des hommes, lorsque ce n'est pas par l'expression de ces faiblesses mêmes que ceux qui les ont eues s'y sont placés.
Il en est tout autrement de la vie de Pétrarque. Evénements, travaux, passions, tout y intéresse; la carrière d'un homme, qui joua un rôle sur le théâtre du monde, est en même temps celle d'un savant, littérateur et philosophe; et les agitations d'une âme tendre et d'un cœur passionné, quittent en lui le caractère du roman et prennent celui de l'histoire, parce que ses longues et constantes amours furent l'éternel objet de ses chants, et par ceux-ci la source même de sa gloire. L'embarras que je dois éprouver en traitant un sujet si riche est donc de le resserrer dans de justes bornes; je dois l'assortir à la nature de cet ouvrage plus qu'à celle du sujet, et ne pas demander à l'attention tout ce qu'elle m'accorderait sans doute, mais aux dépens des autres objets qui nous appellent. Vouloir tout dire en trop peu d'espace m'exposerait à une sécheresse de faits et de style que le nom même de Pétrarque rendrait plus sensible; je choisirai donc, et je traiterai légèrement ce qui n'influa ni sur les progrès de son siècle, ni sur les productions de son génie, pour développer davantage ce qui, sous ces deux rapports, appartient à l'histoire du cœur humain ou à celle des lettres.
La famille de Pétrarque était ancienne et considérée à Florence, non par les titres, les grands emplois ou les richesses, mais par une grande réputation d'honneur et de probité, qui est aussi une illustration et un patrimoine. Son père était notaire, comme l'avaient été ses aïeux; et cette fonction était alors relevée par tout ce que la confiance publique peut avoir de plus honorable. Il se nommait Pietro; les Florentins qui aiment à modifier les noms, pour leur donner une signification augmentative ou diminutive, l'appelèrent Petracco, Petraccolo, parce qu'il était petit.
Petracco était ami du Dante, et du parti des Blancs comme lui. Exilé de Florence en même temps et par le même arrêt, il partagea avec lui les dangers d'une tentative nocturne que les Blancs firent, en 1304, pour y rentrer [483]. Il revint tristement à Arezzo, où il s'était réfugié avec sa femme Eletta Canigiani. Il trouva que, dans cette même nuit, si périlleuse pour lui, elle lui avait donner un fils, après un accouchement difficile qui avait mis aussi sa vie en danger. Ce fils reçut le nom de François, Francesco di Petracco, François, fils de Petracco. Dans la suite, dès qu'il commença à rendre ce nom célèbre, on changea par une sorte d'ampliation ce di Petracco en Petrarcha, et ce fut le nom qu'il porta toujours depuis.
[Note 483: ][ (retour) ] Pendant la nuit du 19 au 20 juillet.
Sept mois après, sa mère eut la permission de revenir à Florence; elle se retira à Incisa, dans le Val d'Arno, où son mari avait un petit bien. C'est là que Pétrarque fut élevé jusqu'à sept ans. Son père s'étant alors établi à Pise, y appela sa famille, et y donna pour premier maître à son fils un vieux grammairien nommé Convennole da Prato, mais il n'y resta pas long-temps. Les espérances qu'il avait fondées sur l'empereur Henri VII, pour rentrer dans sa patrie, furent détruites par la mort de ce prince; alors Petracco partit pour Livourne avec sa femme et ses deux fils (car il en avait eu un second nommé Gérard); ils s'embarquèrent pour Marseille, y arrivèrent après un naufrage où ils faillirent tous périr, et se rendirent de Marseille à Avignon [484]. Clément V venait d'y fixer sa cour; c'était le refuge des Italiens proscrits: Petracco espéra y trouver de l'emploi: mais la cherté des logements et de la vie l'obligea peu de temps après à se séparer de sa famille, et à l'envoyer à quatre lieues de là, dans la petite ville de Carpentras. Pétrarque y retrouva son premier maître Convennole, alors fort vieux, toujours pauvre, et qui, là comme en Italie, enseignait aux enfans la grammaire et ce qu'il savait de rhétorique et de logique. Petracco y venait souvent visiter ses enfants et sa femme. Dans un de ces voyages, il eut le désir d'aller avec un de ses amis voir la fontaine de Vaucluse que son fils a depuis rendue si célèbre. Ce fils, alors âgé de dix ans, voulut y aller avec lui. L'aspect de ce lieu solitaire le saisit d'un enthousiasme au-dessus de son âge, et laissa une impression ineffaçable dans cette âme sensible et passionnée avant le temps.