[Note 484: ][ (retour) ] 1313.
C'était avec cette même ardeur qu'il suivait ses études. Il eut bientôt devancé tous ses camarades. Mais des études purement littéraires ne pouvaient lui procurer un état. Son père voulut qu'il y joignit celle du droit, et surtout du droit canon qui était alors le chemin de la fortune. Il l'envoya d'abord à l'Université de Montpellier, où le jeune Pétrarque resta quatre ans sans pouvoir prendre de goût pour cette science, et sentant augmenter de plus en plus celui qu'il avait pour les lettres, surtout pour Cicéron, à qui, dès ses premières années, il avait voué une sorte de culte. Cicéron, Virgile et quelques autres auteurs anciens, dont il s'était fait une petite bibliothèque, le charmaient plus que les Décrétales; Petracco l'apprend, part pour Montpellier, découvre l'endroit où son fils les avait cachés dès qu'il avait appris son arrivée, les prend et les jette au feu; mais le désespoir et les cris affreux de son fils le touchent; il retire du feu, et lui rend à demi-brûlés, Cicéron et Virgile. Pétrarque ne les en aima que mieux et n'en conçut que plus d'horreur pour le jargon barbare et le fatras des canonistes.
De Montpellier, son père le fit passer à Bologne [485], école beaucoup plus fameuse, mais qui ne lui profita pas davantage, malgré les leçons de Jean d'Andréa, ce célèbre professeur en droit dont j'ai parlé précédemment [486]. Le poëte Cino da Pistoia était aussi alors jurisconsulte à Bologne; ce fut le goût de la poésie, et non celui des lois, qui lia Pétrarque avec lui. Ce goût se développait en lui de plus en plus; il n'en avait pas moins pour la philosophie et pour l'éloquence. Il avait vingt ans, et aucune autre passion ne le dominait encore. Ce fut alors qu'ayant appris la mort de son père, il revint de Bologne à Avignon, où, peu de temps après, il perdit aussi sa mère, morte à trente-huit ans. Son frère Gérard et lui restèrent avec un médiocre patrimoine, que l'infidélité de leurs tuteurs diminua encore: ils spolièrent la succession et laissèrent les deux pupilles sans fortune, sans appui, sans autre ressource que l'état ecclésiastique [487].
[Note 485: ][ (retour) ] 1322.
[Note 486: ][ (retour) ] Voyez ci-dessus, pag. 299.
[Note 487: ][ (retour) ] 1326.
Jean XXII occupait alors à Avignon la chaire pontificale. Sa cour était horriblement corrompue; et la ville, comme il arrive toujours, s'était réglée sur ce modèle. Dans cette dépravation des mœurs publiques, Pétrarque, à vingt-deux ans, livré à lui-même, sans parens et sans guide, avec un cœur sensible et un tempérament plein de feu, sut conserver les siennes; mais il ne put échapper aux dissipations qui étaient l'occupation générale de la cour et de la ville. Il fut distingué dans les sociétés les plus brillantes, par sa figure, par le soin qu'il prenait de plaire, par les grâces de son esprit, et par son talent poétique, dont les premiers essais lui avaient déjà fait une réputation dans le monde. Ils étaient pourtant en langue latine; mais bientôt, à l'exemple du Dante, de Cino et des autres poëtes qui l'avaient précédé, il préféra la langue vulgaire, plus connue des gens du monde, et seule entendue des femmes. Des études plus graves remplissaient une partie de son temps. Il le partageait entre les mathématiques, qu'il ne poussa cependant pas très-loin, les antiquités, l'histoire, l'analyse des systèmes de toutes les sectes de philosophie, et surtout de philosophie morale. La poésie, et la société, où il jouissait de ses succès, occupaient tout le reste.
Jacques Colonne, l'un des fils du fameux Etienne Colonne qui était encore à Rome le chef de cette famille et de ce parti, vint s'établir à Avignon peu de temps après Pétrarque. Ils avaient déjà été compagnons d'études à l'Université de Bologne. C'était un jeune homme accompli, qui réunissait au plus haut degré les agréments de la personne, les qualités de l'esprit et celles du cœur. Ils se retrouvèrent avec un plaisir égal dans le tumulte de la cour d'Avignon, et la conformité des caractères et des goûts forma entre eux une amitié aussi solide qu'honorable pour tous les deux. Mais l'amitié, l'étude et les plaisirs du monde ne suffisaient pas pour remplir une âme aussi ardente: il lui manquait un objet à qui il pût rapporter toutes ses pensées comme tous ses vœux, le fruit de ses études, et cet amour même pour la gloire, qui semble vide et presque sans but dans la jeunesse, quand il n'est pas soutenu par un autre amour. Il vit Laure, et il ne lui manqua plus rien [488].
[Note 488: ][ (retour) ] 6 avril 1327.
Laure, dont le portrait séduisant est épars dans les vers qu'elle lui a inspirés, et qui ressemblait; dit-on, à ce portrait, était fille d'Audibert de Noves, chevalier riche et distingué. Elle avait épousé, après la mort de son père, Hugues de Sade, patricien, originaire d'Avignon, jeune, mais peu aimable et d'un caractère difficile et jaloux. Laure, qui avait alors vingt ans [489], était aussi sage que belle; aucune espérance coupable ne pouvait naître dans le cœur du jeune poëte. La pureté d'un sentiment que ni le temps, ni l'âge, ni la mort même de celle qui en était l'objet ne purent éteindre, a trouvé beaucoup d'incrédules: mais on est aujourd'hui forcé de reconnaître, d'une part, que ce sentiment fut très-réel et très-profond dans le cœur de Pétrarque; de l'autre, que si Pétrarque toucha celui de Laure, il n'obtint jamais d'elle rien de contraire à son devoir. Chanter dans ses vers l'objet qu'il avait choisi, sans doute s'efforcer de lui plaire, suivre ses études, cultiver des relations utiles et surtout l'amitié des Colonne, tel fut, pendant trois ans, tout l'emploi de la vie de Pétrarque. Jacques Colonne ayant obtenu l'évêché de Lombès, pour prix d'une action téméraire, qui était plutôt d'un guerrier que d'un prêtre [490], arracha enfin son ami à cette vie obscure et sédentaire, et l'emmena dans son évêché [491]. Pétrarque aimait à changer de lieu: d'ailleurs, il combattait de bonne foi sa passion pour Laure: il crut y faire, en s'éloignant, une diversion utile, et satisfaire à la fois par ce voyage, la curiosité, la raison et l'amitié.