[Note 489: ][ (retour) ] Elle était née en 1307.

[Note 490: ][ (retour) ] Ce fut lui qui, étant chanoine de Saint-Jean de Latran (en même temps qu'il l'était de Sainte-Marie-Majeure, de Cambrai, de Noyon et de Liége), lorsque l'empereur Louis de Bavière était à Rome, où il venait de faire déposer Jean XXII, osa paraître dans la place Saint-Marcel, suivi de quatre hommes masqués, lire publiquement la bulle d'excommunication et de destitution que le pape avait lancée contre l'empereur, le déclarer déchu du trône, afficher lui-même cette bulle à la porte de l'église, soutenir à haute voix que le pape Jean était catholique et pape légitime, que celui qui se disait empereur ne l'était pas, mais qu'il était excommunié avec ses adhérents, et qu'il offrait, lui, Jacques Colonne, de prouver ce qu'il disait, par raisons, et l'épée à la main, s'il le fallait, en lieu neutre. Il monta ensuite à cheval, et s'enfuit à Palestrine, sans que personne osât s'y opposer, et sans être atteint par les gens de l'Empereur, qui apprit ce trait d'audace lorsqu'il était à Saint-Pierre, et qui donna inutilement ordre d'en arrêter l'auteur. Ce fut pour cette action plus chevaleresque qu'apostolique, que ce brave chanoine eut l'évêché de Lombès (Voy. Jean Villani, Istor., l. X, c. 71.)

[Note 491: ][ (retour) ] 1330.

Lombès, petite ville mal bâtie, et non moins mal située, eût été pour lui une triste prison, sans la société du jeune prélat et de deux hommes du plus haut mérite qu'il y avait menés avec lui. L'un était un gentilhomme romain nommé Lello; l'autre, né sur les bords du Rhin, près Bois-le-Duc, s'appelait Louis. Pétrarque en fit ses amis les plus intimes. Ce sont eux qu'il désigne si souvent dans ses lettres, l'un sous le nom de Lœlius, et l'autre sous celui de Socrate. Après un été aussi agréable qu'il pouvait l'être dans une telle ville, et loin de Laure, il revint à Avignon avec l'évêque, qui le présenta comme son meilleur ami à son frère aîné, le cardinal Jean Colonne.

Ce cardinal ne ressemblait point à la plupart de ses confrères. Il était tout ce que l'évêque de Lombès promettait d'être un jour, et joignait à la plus grande simplicité de mœurs, la dignité du caractère et un esprit aussi délicat qu'éclairé. Il goûta Pétrarque, le logea dans son palais, et l'admit dans sa société particulière. C'était le rendez-vous de tout ce qu'il y avait à la cour d'Avignon d'étrangers distingués par leur rang, leurs talens et leur savoir; et c'est dans ce cercle choisi que Pétrarque acheva son éducation par celle du monde. Il jouit dans peu de l'amitié de tous les frères du cardinal, et bientôt après de celle du chef même de cette famille illustre. Étienne Colonne vint passer quelques mois à Avignon [492]; l'esprit, l'humeur et les manières de notre poëte lui inspirèrent une telle tendresse, qu'il ne mit presque plus de différence entre lui et ses enfants. Pétrarque, déjà passionné pour l'Italie et pour la grandeur de l'ancienne Rome, puisa dans les entretiens familiers de ce vieux Romain, un nouvel amour pour sa patrie, et une aversion plus forte pour tout ce qui pouvait en prolonger les malheurs, ou en obscurcir la gloire.

[Note 492: ][ (retour) ] 1331.

Cependant son amour pour Laure prenait chaque jour plus de forces. A la ville, à la campagne, dans le monde et dans la solitude, il ne paraissait plus occupé d'autre chose. Tout lui en retraçait l'image; et confondant cet amour avec celui de la gloire poétique, le nom de Laure lui rappelait la laurier qui en est l'emblême; la vue ou l'idée même d'un laurier le transportait comme celle de Laure. Ses vers, où il retraçait toutes les petites scènes d'un amour dont ils étaient les seuls interprètes, jouent trop souvent sur cette équivoque; mais, comme beaucoup d'autres jeux de son esprit, celui-ci trouve une sorte d'excuse dans cette préoccupation continuelle du même sentiment et du même objet.

Laure l'évitait, ou par prudence, ou peut-être pour qu'il la cherchât davantage. Il ne la voyait point chez elle. L'humeur jalouse de son mari ne l'aurait pas souffert. Les sociétés de femmes, les assemblées, les promenades champêtres étaient les seuls lieux où il pût la voir; et partout il la voyait briller parmi ses compagnes, et les effacer par ses grâces naturelles et par l'élégance de sa parure. Ses assiduités étaient remarquées; Laure se crut obligée à plus de réserve encore, et même de rigueur. Pétrarque fit un effort pour se distraire d'une passion qui ne lui causait plus que des peines. Il entreprit un long voyage, et ayant obtenu, sous différents prétextes, l'agrément de ses protecteurs et de ses amis, il partit [493], traversa le midi de la France, vint à Paris, qui lui parut sale, infect, et fort au-dessous de sa renommée, se rendit en Flandre, parcourut les Pays-Bas, poussa jusqu'à Cologne, toujours, et à chaque nouvel objet de comparaison, regrettant de plus en plus l'Italie: de là, revenant à travers la forêt des Ardennes, il arriva à Lyon, où il séjourna quelque temps, s'embarqua sur le Rhône, et rentra enfin dans Avignon, après environ huit mois d'absence.

[Note 493: ][ (retour) ] 1333.

Il n'y trouva plus l'évêque de Lombès, que les affaires de sa famille avaient appelé à Rome. Dans l'éloignement des empereurs et des papes, les Colonne et les Ursins s'y disputaient le pouvoir. Deux factions aussi acharnées que l'avaient été à Florence celle des Blancs et des Noirs, y marchaient sous leurs enseignes. Le parti des Colonne l'avait emporté dans des actions sanglantes; celui des Ursins méditait sa vengeance; et Jacques Colonne était allé renforcer de ses conseils et de son courage sa famille et son parti. L'absence n'avait pu ni guérir Pétrarque de son amour, ni adoucir les rigueurs de Laure. Il la retrouva aussi réservée, aussi sévère qu'auparavant. Ce fut alors qu'il prit plus de goût pour la solitude et surtout pour le séjour enchanté de Vaucluse [494]. Il s'y retirait souvent: il errait au bord des eaux, dans les bois, sur les montagnes. Il calmait les agitations de son ame en les exprimant dans ses vers. Ceux qu'il fit à cette époque de sa vie ont cette expression vraie et mélancolique qui ne peut venir que d'un cœur profondément touché. Il cherchait inutilement des consolations dans la philosophie; il essaya d'en trouver dans la religion. Il avait connu à Paris un religieux augustin nommé Denis de Robertis, né au bourg St.-Sépulcre près de Florence, l'un des plus savants hommes de son temps, orateur, poëte, philosophe, théologien et même astrologue. Charmé de trouver un compatriote dans un pays qu'il regardait comme barbare, il lui avait ouvert son cœur: il lui écrivit d'Avignon, pour lui demander des directions dans l'état de souffrance, d'anxiété et presque de désespoir où il était réduit. Il en obtint sans doute de très-bons conseils, et prit, pour se guérir de son amour, d'excellentes résolutions; mais il suffisait d'un coup-d'œil de Laure pour les faire évanouir. Une maladie singulière et presque pestilentielle, qui se répandit alors dans le Comtat, pensa la lui ravir, et il l'en aima encore davantage.