[Note 494: ][ (retour) ] 1334.
Le pape paraissait alors principalement occupé de deux grandes entreprises; une nouvelle croisade et le rétablissement du saint-siège à Rome. Dans la première, il fut joué par Philippe de Valois, qu'il en avait déclaré le chef, et qui en profita pour se faire donner pendant six ans les décimes du clergé de France; dans la seconde, il amusait lui-même les Romains et les Italiens de belles promesses, qu'il était résolu de ne point tenir. Pétrarque trouva dans ces deux projets quelque diversion à son amour. Il eut, malgré ses lumières, la faiblesse d'approuver le premier: son amour pour Rome lui fit épouser ardemment le second; c'est sur les deux ensemble, mais particulièrement sur le projet de croisade, qu'il adressa une de ses plus belles odes [495] à son ami l'évêque de Lombès.
O aspettata in ciel, beata e bella,
Anima, etc.
La mort de Jean XXII fit évanouir ses espérances. Ce pape mourut à quatre-vingt-dix ans, et conserva jusqu'à la fin sa force de tête et sa vivacité d'esprit; homme simple dans ses mœurs, sobre, économe si l'on veut, mais économe jusqu'à la plus sordide avarice de trésors acquis par la simonie et par de criantes exactions [496]. Entêté dans ses idées et opiniâtre dans ses desseins, il ne put cependant réussir ni à déposer, comme il le voulait, l'empereur Louis de Bavière, ni à détruire les Gibelins en Italie, ni à faire adopter par l'Église son opinion sur la vision béatifique [497]. Il avait eu beau donner de bons bénéfices à ceux qui lui apportaient en faveur de cette opinion quelques passages des Pères, persécuter ceux qui l'attaquaient, les emprisonner ou les citer et les rechercher sur leur foi, il y eut un soulèvement général contre cette aberration de la sienne; son infaillibilité fut contrainte d'avouer avant sa mort qu'elle avait été surprise, et il se rétracta, comme d'une hérésie, de ce qu'il avait employé tant de violence à faire adopter comme un point de doctrine.
[Note 496: ][ (retour) ] Il vendait ouvertement les bénéfices, et surtout les évêchés, dont il s'attribua le premier la nomination, faite jusqu'alors par les Églises. Avant de conférer les bénéfices, il les laissait vaquer long-temps et en percevait les revenus, etc. Il amassa un trésor de quinze millions de florins, selon quelques historiens, et de dix-huit selon Jean Villani, qui le savait de son frère, banquier du pape à Avignon, et l'un de ceux qui, après la mort de Jean XXII, furent employés à compter ce trésor. On n'y comprend pas sept millions en joyaux, argenterie et vases sacrés. Voyez Giov. Villani, Istor, lib. XI, c. 19 et 201.
[Note 497: ][ (retour) ] Il croyait, prêchait et soutenait que les ames des justes ne jouiraient de la vision intuitive de Dieu, qu'ils ne verraient Dieu face à face qu'après le jugement universel. En attendant, elles sont, disait-il, sous l'autel, c'est-à-dire sous la protection de l'humanité de J.-C. Il fondait son opinion sur ce passage de l'Apocalypse: Vidi animas interfectorum propter verbum Dei. c. 6, v. 19. On dit que cette opinion n'était pas nouvelle, et que S. Irenée, Tertullien, Origène, Lactance, S. Hilaire, S. Chrysostôme, etc. avaient pensé comme lui. Mém. pour la Vie de Petr. t. I, p. 252.
Jacques Fournier, son successeur sous le nom de Benoît XII, ne remplit pas plus que lui le vœu de Pétrarque pour le retour de la cour romaine en Italie, malgré une très-belle épître en vers latins, que le poëte lui adressa sur ce sujet. Le nouveau pape lui en ôta même tout-à-fait l'espoir par le soin qu'il prit le premier de bâtir à Avignon un palais pontifical, et d'encourager, par son exemple, les cardinaux à y élever pour eux des palais et des tours. Mais il fit pour la fortune de Pétrarque, qui avait alors trente ans, ce que Jean XXII n'avait pas fait; il lui donna un canonicat de Lombès et l'expectative d'une prébende [498]. Notre poëte acquit alors deux nouveaux amis dans Azon de Corrège et Guillaume de Pastrengo, qui étaient venus défendre auprès du pape les intérêts des seigneurs de Vérone contre les Rossi, au sujet de la ville de Parme; et cette amitié, qui l'engagea, malgré son aversion pour le barreau, à plaider en public pour Azon, personnellement attaqué par Marsile de Rossi, lui fournit l'occasion de prouver qu'il eût été le plus grand orateur de son temps, s'il n'eût mieux aimé en être le plus grand poëte [499].
[Note 498: ][ (retour) ] 1335.
[Note 499: ][ (retour) ] Mém. sur la Vie de Pétr., t. I, p. 274.
Parmi ces faveurs de la fortune et ce nouvel éclat de renommée, l'état de son âme était toujours le même. Au moment où il concevait quelques espérances, Laure les lui ôtait par de nouvelles rigueurs; et lorsqu'il se voyait près de vaincre sa passion pour elle, une rencontre, un regard, un mot plus favorable, le rendait plus amoureux que jamais. Il prit enfin le parti de se réfugier auprès de son meilleur ami, l'évêque de Lombès, et de l'aller trouver à Rome, où il était appelé depuis long-temps. Il s'y rendit par mer, et, dans la traversée de Marseille à Civita-Vecchia il ne s'occupa que de Laure. A son arrivée, la guerre entre les Colonne et les Ursins remplissait la campagne de troupes des deux partis. II se rendit d'abord au château de Capranica; l'évêque de Lombès et son frère même, Etienne Colonne, sénateur, c'est-à-dire magistrat suprême de Rome, vinrent l'y trouver, et l'emmenèrent à Rome avec eux [500]. Mais ni l'amitié de toute cette illustre famille, ni l'admiration que lui inspirèrent les monuments de l'ancienne capitale du monde, ne purent l'y retenir long-temps. Il reprit le chemin de la France, et, après quelques voyages sur terre et sur mer, dont on ignore également les détails et le but, il fut de retour à Avignon dans l'été de la même année. Quelques mois après, ayant acheté à Vaucluse une petite maison avec un petit champ, il alla s'y établir avec ses livres, ses projets de travaux et d'études, et l'ineffaçable souvenir de Laure.