[Note 500: ][ (retour) ] 1337.
Dans cette solitude profonde, pleine de ces beautés agrestes et sauvages qui ne plaisent qu'aux cœurs sensibles, il resta une année entière, seul, même sans domestiques, servi par un pauvre pêcheur, et seulement visité de temps en temps par ses plus intimes amis. L'évêque de Cavaillon, Philippe de Cabassole, fut bientôt du nombre; Vaucluse était dans son évêché; il y avait même une maison de campagne. C'était un homme distingué par ses talents et par l'étendue de ses connaissances; c'était, comme dit Pétrarque, un petit évêque et un grand homme [501]. Ils étaient dignes l'un de l'autre; leur liaison ne tarda pas à devenir une étroite amitié. Pétrarque était appelé de temps en temps à Avignon, soit par quelques affaires, soit par ces impulsions secrètes qui nous ramènent souvent, à notre insu, aux lieux mêmes que nous voulons fuir. Laure qui l'aimait sans se l'avouer peut-être, et qui ne voulait pas le perdre, employait dans ces petits voyages toutes ces innocentes ruses, qui sont dit-on, le partage du sexe le plus faible, et qui lui donnent tant d'empire sur celui qui se dit le plus fort. C'étaient autant d'événements dans cette passion singulière qui n'en a point d'autres. Pétrarque de retour dans sa solitude, livré à des agitations toujours plus fortes, n'avait point de soulagement plus doux que d'épancher dans ses poésies touchantes les sentiments dont il était comme oppressé. Parmi celles de cette époque on distingue surtout ces trois célèbres canzoni sur les yeux de Laure, que les Italiens appellent les trois Sœurs, les trois Grâces, et dont ils ne parlent qu'avec un enthousiasme qui ne permet ni la critique, ni même en quelque sorte l'examen.
[Note 501: ][ (retour) ] Purvo episcopo et magno viro.
Un autre art vint l'aider à retracer les traits de Laure; Simon de Sienne, élève de Giotto, qui venait de mourir, fut appelé à Avignon, pour embellir de quelques tableaux, le palais pontifical [502]. Pétrarque obtint de lui un petit portrait de sa maîtresse, et l'en paya par deux sonnets qui, selon l'expression de Vasari, ont donné plus de renommée à ce peintre, que n'auraient fait tous ses ouvrages. Laure consentit-elle à se laisser peindre pour celui qui avait immortalisé sa beauté par des traits plus durables; ou fut-elle peinte pour sa famille, et Pétrarque obtint-il seulement du peintre, son ami, une copie de ce portrait; ou enfin la figure de Laure, frappa-t-elle assez les yeux de Simon Sienne, pour qu'il pût, après l'avoir vue, en fixer les traits sur la toile? C'est ce que l'histoire ne dit pas. Ce que l'on sait, c'est qu'elle lui parut assez belle pour qu'il en ait fait, dans la suite, sous diverses formes, la figure principale de plusieurs de ses meilleurs tableaux.
[Note 502: ][ (retour) ] 1339.
L'étude n'est pas un remède contre l'amour, c'est au contraire l'occupation qui s'allie le mieux avec lui; elle entretient l'esprit dans un état de fermentation, elle lui donne une activité et des élans qui le mettent en équilibre avec les mouvements du cœur. Dans ses aspirations vers la gloire, elle promet un noble hommage à la beauté qui en est digne; elle offre un moyen de plus d'obtenir et de fixer son choix. Pétrarque, dans sa retraite de Vaucluse, n'oubliait point les grands projets qu'il y avait apportés; il entreprit, en latin, une Histoire romaine, depuis la fondation de Rome jusqu'à Titus; les études qu'il fit pour l'écrire, l'enflammèrent d'une admiration nouvelle pour Scipion l'Africain, qu'il avait préféré de tout temps à tous les autres héros de Rome, et il conçut le plan d'un poëme épique en vers latins, dont la seconde guerre d'Afrique lui fournit le sujet et le titre. Il se mit aussitôt à l'ouvrage, et travailla avec tant d'ardeur, que, dans l'espace d'une année, le poëme se trouva déjà assez avancé pour qu'il pût le communiquer à ses amis. Un poëme de ce genre, était, à cette époque, une chose si nouvelle, qu'elle devait exciter dans tous ceux qui en entendraient parler, un redoublement d'admiration pour l'auteur. Aussi, le bruit en fut à peine répandu, à peine eût-on pu juger par ses poésies latines déjà connues, de la manière dont il pouvait traiter un si beau sujet, qu'il devint l'objet de l'attention générale, et d'une espèce de fanatisme qui lui faisait donner, sur de simples espérances, les noms de sublime et de divin [503].
[Note 503: ][ (retour) ] Tiraboschi, Istoria della Letter. italiana, t. V, l. III, c. 2.
Mais il portait plus haut son ambition. Dès sa première jeunesse, il avait aspiré à la couronne poétique. Il avait obtenu dans le cours de ses études, si l'on en croit Selden [504], le degré de maître ou de docteur en poésie; le souvenir des jeux capitolins, où les poëtes étaient couronnés; la croyance populaire qu'Horace et Virgile l'avaient été au Capitole, échauffaient son imagination, et lui inspiraient le désir d'obtenir les mêmes honneurs: enfin le laurier avait pour lui un attrait de plus par son rapport avec le nom de Laure; mais il était bien difficile de faire revivre ces antiques usages dans une ville où l'on n'avait plus depuis long-temps, d'activité que pour les troubles, où les hommes, plongés dans l'ignorance et dans l'oisiveté d'esprit, n'avaient plus ni admiration pour la poésie, ni estime pour les poëtes.
[Note 504: ][ (retour) ] Titles of Honour, t. III de ses Œuvres, cité par Gibbon, Decline and fall, etc., c. 70.
Sa persévérance et celle de ses amis vinrent à bout de tous les obstacles: cette couronne, objet de tous ses vœux, lui fut offerte par une lettre du sénat romain. Il la reçut, à Vaucluse, le 23 août 1340, et, circonstance bien remarquable, six ou sept heures après, le même jour, il reçut une lettre pareille, du chancelier de l'Université de Paris [505], qui lui proposait le même triomphe. Il donna la préférence à Rome; mais il ne s'y rendit pas directement. Il s'embarqua pour Naples, où la grande renommée du roi Robert et l'assurance d'en être bien reçu l'attiraient. C'était, comme nous l'avons vu, le prince le plus célèbre de l'Europe par son esprit, ses connaissances, et son amour éclairé pour les lettres. L'opinion qu'on avait de lui en Italie, était telle, que Pétrarque ne crut point avoir mérité la couronne qu'on lui décernait, si Robert, après l'avoir examiné publiquement, ne prononçait qu'il en était digne. Ce roi avait beaucoup contribué à la lui faire offrir. C'était l'ami de Pétrarque, le bon père Denis, du bourg de Saint-Sépulcre, qui lui avait ménagé la faveur de Robert, qui avait fait connaître au roi ses ouvrages, et avait inspiré à ce monarque, une juste admiration pour le génie de son ami. Robert passa de l'admiration à la confiance. Il consulta par écrit Pétrarque, sur une épitaphe qu'il avait faite pour sa nièce qui venait de mourir [506]. Le poëte répondit au roi par de grands éloges, et sema sa lettre de traits d'érudition et de philosophie, qui ne pouvaient qu'augmenter l'opinion que Robert avait conçue de lui. Il écrivit peu de jours après [507] au père Denis, et lui dit très-clairement, qu'occupé comme il l'était du projet d'obtenir le laurier poétique, il ne voulait, tout considéré, le devoir qu'au roi Robert [508]. Cette résolution fut sans doute communiquée au roi. Robert alors employa son influence, qui était toute puissante à Rome, pour déterminer le sénat romain. Il désirait avec passion de connaître personnellement Pétrarque. Il fut charmé de le voir arriver à sa cour, et flatté du motif qui l'y amenait. Il lui fit l'accueil le plus distingué, eut avec lui ces entretiens où chacun d'eux se confirma dans l'opinion qu'il avait conçue de l'autre, et voulut le conduire lui-même dans les environs de Naples, surtout à la grotte de Pausilippe, et au prétendu tombeau de Virgile [509].