[Note 550: ][ (retour) ] Elle est divisée en quatre livres, et n'occupe pas moins de trente pages dans la grande édition de Bâle, 1581, in-fol°., où elle est intitulée: Contra medicum quemdam, lib. IV. (Voyez p. 1087--1117.)

Vaucluse calmait l'humeur de Pétrarque, ou plutôt remettait son esprit et son caractère dans leur assiette naturelle, dont le bruit de la cour et l'agitation des affaires les faisaient sortir. Il s'y réfugiait dès qu'il avait quelques moments de liberté. L'image de Laure était pour lui une compagnie triste, mais douce, et son souvenir bannissait les sentiments haineux, comme autrefois sa présence faisait taire ceux qui n'étaient pas aussi purs qu'elle. C'est au printemps de cette année qu'on fixe l'époque de plusieurs sonnets où il s'entretient de sa douleur au milieu des images champêtres si propres à la renouveler et à l'adoucir tout à la fois. C'est là aussi que reprenant, dans la querelle où il se trouvait engagé, le ton qui convenait à l'élévation de son génie, réduit à faire son apologie, mais voulant la faire sur un ton qui en garantît le succès et la durée, il écrivit son Epitre à la Postérité, qui contient les principaux événements de sa vie, et qui, plus heureuse que d'autres lettres qui ont porté le même titre, est arrivée à son adresse [551]. De Vaucluse, il s'entretenait avec ses amis d'Italie; son âme, faite pour les sentiments tendres, ne pouvait presque passer un jour sans ces épanchements de l'amitié. Il leur prodiguait ou les conseils de la philosophie, ou ses douces consolations; il les réconciliait entre eux lorsqu'ils étaient en mésintelligence. Quoique relégué en deçà des Alpes, il exerçait jusqu'à la pointe de l'Italie cette autorité bienfaisante. La cour de Naples avait été cruellement agitée depuis dix ans qu'il n'y avait paru. On y avait vu un roi assassiné; la jeune reine, la fille du bon roi Robert plus que soupçonnée d'avoir trempé dans cet attentat; ses états envahis, sa personne menacée par le roi de Hongrie, armé pour la vengeance de son frère; Jeanne fugitive en Provence, mise en cause devant la cour pontificale; réduite à y prouver que tout s'était passé par les suites d'un sortilége qui l'avait forcé d'avoir pour son mari une aversion invincible; rétablie dans ses états avec Louis de Tarente, première cause de son crime, et devenu son époux, enfin rentrant à Naples et couronnée solennellement avec lui.

[Note 551: ][ (retour) ] M. Baldelli ne veut pas que l'Épître à la postérité ait été écrite alors; il veut que ce soit beaucoup plus tard, en 1372, après que Pétrarque eût fait une autre invective, en réponse à un Français qui l'avait attaqué. (V. le sommario cronologico, à la fin de son ouvrage, p. 319.) Sa raison paraît très bonne, et je m'y étais d'abord rendu. Mais, après un plus mûr examen, je suis revenu à l'opinion commune, et j'ai rétabli ce passage que j'avais d'abord effacé. Je dirai ailleurs mes motifs qu'il serait trop long de déduire ici.

Un Florentin, homme de naissance et d'un mérite au-dessus du commun, Nicolas Acciajuoli, qui avait été en grande faveur auprès du roi Robert, et fait par lui gouverneur de Louis de Tarente, avait servi, encouragé, soutenu son élève dans ces circonstances fortes au niveau desquelles le caractère de ce jeune prince ne se trouvait pas. Louis, qui lui devait la couronne, l'en paya par le plus haut crédit et par sa première dignité du royaume, dont il le fit grand sénéchal. Boccace et d'autres Florentins avaient mis en correspondance Acciajuoli et Pétrarque. Leur liaison s'était resserrée à la cour d'Avignon. Pétrarque, porté d'inclination pour la reine, et sans doute ne la croyant pas coupable, avait pris beaucoup de part à cet heureux événement. Il en avait félicité le grand sénéchal, en lui donnant pour son jeune roi les conseils d'une morale élevée et d'une sage politique [552], lorsqu'il apprit qu'Acciajuoli s'était brouillé avec un seigneur napolitain avec lequel il avait lui-même, de plus anciennes liaisons d'amitié: c'était Jean Barrili, qui avait été, dans la cérémonie de son couronnement à Rome, le représentant du roi Robert. Pétrarque sachant que cette rupture était la suite d'un malentendu, et que de tels hommes n'avaient besoin que de se revoir pour s'entendre, imagina pour les rassembler de leur écrire une lettre à tous les deux ensemble, qui ne pouvait être ouverte et lue qu'en commun; elle contenait des raisons auxquelles ni l'un ni l'autre ne put résister. Leur ami était en quelque sorte au milieu d'eux; il ne leur parla pas en vain; ils s'embrassèrent, et tout fut oublié.

[Note 552: ][ (retour) ] Epist. Variar. 10.

Pétrarque prit alors quelque part à une affaire singulière par sa nature, et surtout par son dénoûment. Rienzi, errant depuis quatre ans dans plusieurs cours, après un grand nombre d'aventures, fut enfin livré au pape par l'empereur Charles IV. Jeté dans les prisons de Prague, et de là conduit dans celles d'Avignon sous bonne escorte, le pape chargea trois cardinaux d'instruire son procès. Rienzi demanda à être jugé suivant les lois. Il ne put l'obtenir. Pétrarque, justement indigné de ce déni de justice, écrivit au peuple romain une lettre gui est imprimée parmi les siennes [553], quoiqu'il n'osât pas la signer, et par laquelle il presse ses concitoyens d'intervenir dans cette affaire; on ne voit pas que le peuple ait ni répondu ni agi; mais tout-à-coup un bruit se répandit à Avignon que Rienzi, qui de sa vie n'avait peut-être fait un seul vers, était un grand poëte. On regarda comme un sacrilége d'ôter la vie à un homme d'une profession sacrée [554]; il dut son salut à cette erreur bizarre; il lui dut au moins d'être plus doucement traité dans sa prison, et d'être réservé à de nouvelles aventures; il l'était aussi à une mort tragique, mais qu'il devait recevoir dans Rome, et revêtu, avec le consentement du pape, de cette même dignité de tribun qui faisait alors son crime.

[Note 553: ][ (retour) ] C'est la quatrième des épîtres sine titulo.

[Note 554: ][ (retour) ] Cicéron, pro Archia poeta.

Plusieurs cardinaux qui aimaient Pétrarque, et surtout ceux de Boulogne et de Taillerand, conspirèrent contre sa liberté en s'occupant de sa fortune. Ils firent tous leurs efforts pour qu'il acceptât la place de secrétaire apostolique que Clément VI lui offrait pour la seconde fois. Après avoir épuisé toutes ses défenses, il saisit celle que lui fournissait le seul défaut que ses puissants amis prétendissent trouver en lui; c'était l'élévation de son style qui ne s'accordait pas, avouaient-ils, avec l'humilité de l'église romaine. Rien de plus aisé, selon eux, que de se corriger de ce défaut, et de s'abaisser jusqu'au style des bulles et de la chancellerie. Il consentit à un essai; mais au lieu de s'abaisser, il déploya les ailes de son génie, et prit un vol si haut qu'il échappa, pour ainsi dire, aux regards de ceux qui voulaient le rendre esclave, et qu'ils renoncèrent au projet de l'asservir.

C'était toujours à Vaucluse qu'il se réfugiait pour être libre. Il y apprit bientôt la mort de Clément VI et l'élection d'Innocent VI son successeur [555]. C'était encore un pape français, et qui ne pouvait par conséquent avoir le vœu de Pétrarque, toujours occupé du désir de voir rétablir à Rome la cour romaine. Innocent VI avait encore un grand tort à ses yeux. Il était ignare et non lettré, au point qu'il avait adopté l'opinion d'un vieux cardinal qui soutenait que Pétrarque était magicien, parce qu'il lisait continuellement Virgile. Enfin c'était, comme dit Villani, un homme de bonne vie et de petit savoir [556]. Sous un tel pape les amis de Pétrarque eurent beau faire pour l'arracher à sa retraite et l'engager dans des emplois qu'ils auraient obtenus facilement, malgré les préventions du pontife, il leur fut impossible de le tirer de Vaucluse, où il passa même l'hiver [557]. Il le quitta enfin, mais ce fut pour retourner en Italie. Il partit sans avoir pu se résoudre à voir le nouveau pape, malgré les instances réitérées des cardinaux ses amis. Je craignais, dit-il dans une de ses lettres, de lui faire du mal par ma magie, ou qu'il ne m'en fit par sa crédulité [558].