C'est ce dernier talent que Charles lui donna sujet d'employer par la conduite qu'il tint à Rome. Il passa deux jours à visiter les églises en habit de pélerin. Il avait toujours promis au pape qu'il n'entrerait à Rome que le jour de son couronnement, et qu'il n'y coucherait pas: fidèle à cette dernière promesse, plus qu'attentif à conserver ses droits, il sortit de la ville le jour même qu'il y fut couronné. Il se hâta de traverser l'Italie et les Alpes, recevant partout des marques du mépris que méritait sa faiblesse; la bourse pleine d'argent, dit Villani, mais couvert de honte par l'abaissement de la majesté impériale [562]. Pétrarque, déchu de son attente, et n'espérant plus rien d'un tel prince pour le bonheur de l'Italie, s'attacha plus que jamais aux Visconti, dont il ne cessait de recevoir des preuves de considération et de confiance. Il eut cette année là [563] des accès plus forts qu'à l'ordinaire d'une fièvre tierce qui l'attaquait ordinairement en septembre. Ces accès duraient encore quand Mathieu Visconti mourut subitement, soit de ses débauches excessives, soit, si l'on en croit des bruits que quelques historiens ont adoptés, empoisonné ou étouffé par ses deux frères. Barnabé était un guerrier barbare et très-capable d'un fratricide; mais Galéas avait des qualités aimables, et mêmes des vertus. C'est à lui que Pétrarque s'était particulièrement attaché. Il fut très-affecté des bruits qui se répandirent; mais une preuve bien forte qu'il les crut sans fondement, c'est qu'il ne quitta pas celui qu'ils accusaient d'un si grand crime.
[Note 562: ][ (retour) ] Math. Villani, l. V, c. 53.
[Note 563: ][ (retour) ] 1355.
Il était à peine rétabli quand Galéas le choisit pour une ambassade importante auprès de l'empereur, que l'on croyait prêt à porter la guerre en Italie [564]. Pétrarque l'alla chercher à Bâle, où il attendit un mois inutilement. Il venait d'en partir quand cette ville fut presque entièrement détruite par un affreux tremblement de terre. Il se rendit à Prague, où il trouva l'empereur tout occupé de la bulle d'or qu'il venait de faire recevoir à la diète de Nuremberg. Charles lui fit le même accueil qu'à l'ordinaire, et le rassura sur les craintes qui étaient l'objet de son voyage. Quoique très-irrité contre les Visconti et contre l'Italie, il ne songeait point à y porter la guerre. Les affaires de l'Allemagne l'occupaient assez. Quelque temps après le retour de Pétrarque à Milan [565] il reçut de la part de l'empereur un diplôme de comte palatin, dignité qui n'était pas alors avilie, et dont ce diplôme lui conférait tous les droits et priviléges. Il était revêtu d'un sceau ou bulle enfermée dans une boîte d'or d'un poids considérable. Pétrarque accepta le titre avec reconnaissance; mais il renvoya l'étui de la bulle au chancelier de l'Empire. La fortune dont il jouissait diminue peut-être le mérite de ce refus; mais il l'aurait fait sans doute lors même qu'il était pauvre, et d'autres bien plus riches que lui ne le feraient pas.
[Note 564: ][ (retour) ] 1356.
[Note 565: ][ (retour) ] 1357.
Pour goûter le repos dont il se sentait plus de besoin que jamais, et pour fuir les grandes chaleurs, il s'alla établir à trois milles de Milan, dans une jolie maison de campagne, au village de Garignano, près de l'Adda; il lui donna le nom de Linterno, en mémoire du Linternum de Scipion l'Africain. Ses projets de travaux étaient immenses, et, comme il le dit lui-même, effrayants pour l'espace de temps qu'il lui restait peut-être à vivre. Sa santé était bonne et robuste; elle l'était même trop pour certaines résolutions que nous l'avons vu prendre; il s'en plaignait à ses amis; mais il mettait sa confiance dans la grâce, et l'on ne voit en effet dans aucune de ses lettres qu'elle lui ait manqué. Il a plu cependant à quelques historiens de sa vie, de lui attribuer avec une demoiselle des environs de Garignano et de l'illustre nom de Beccaria, une intrigue dont sa fille Françoise fut le fruit, mais c'est un anachronisme et une fable. Françoise sa fille, comme Jean son fils, étaient nés à Avignon, sans doute de la même femme et dans le temps de ces distractions par lesquelles il donnait le change à sa passion pour Laure.
Au lieu de visites de cette espèce, il en faisait souvent de fort différentes à la chartreuse de Milan, qui était toute voisine de son village, et il passait avec les chartreux ou dans leur église presque tous les moments qu'il ne donnait pas à l'étude. L'ouvrage le plus considérable qu'il fit dans cette délicieuse retraite, est son Traité philosophique intitulé Remèdes contre l'une et l'autre fortune [566]. Le désir de consoler son ancien ami Azon de Corrège, que des catastrophes inattendues avaient plongé dans le malheur, lui en fit naître l'idée, et celui de l'honorer dans son infortune l'engagea à le lui dédier; c'était aussi s'honorer lui-même.
[Note 566: ][ (retour) ] De remediis utriusque fortunæ, 1358.
Un accident assez simple qu'il eut alors, mais dont la cause mérite d'être remarquée, fut sur le point d'avoir des suites graves. Il avait pris la peine de copier lui-même un gros volume des épîtres de Cicéron, les copistes, disait-il, n'y entendant rien. Il le tenait toujours à sa portée, et s'en servait, à ce qu'il paraît, aussi habituellement que de son Virgile. Ce volume in-folio, couvert en bois avec de bons fermoirs en cuivre, selon l'usage du temps [567], tomba plusieurs fois sur sa jambe gauche, et la frappant au même endroit, y fit une plaie qui s'envenima. Les médecins crurent qu'il faudrait lui couper la jambe. Le régime, les fomentations et le repos la guérirent. Dès qu'il put monter à cheval, il fit à Bergame, un petit voyage, plus remarquable encore par son motif. Son nom était alors parvenu au plus haut point de célébrité: l'Italie entière avait en quelque sorte les yeux sur lui: les orateurs, les philosophes, les poëtes, le regardaient comme leur maître; des hommes même d'une profession étrangère aux lettres, partageaient l'admiration générale.