Tandis que le génie actif des Italiens se portait avec tant d'ardeur à la recherche et à l'imitation des trésors de la littérature antique; tandis que l'ancienne langue du Latium reprenait, sous des plumes savantes, son élégance et son caractère primitif, que devenait, dans l'idiôme nouveau dont nous avons vu la naissance et les rapides progrès, celui des arts de l'imagination qui s'élève au-dessus de tous les autres, quand il a une fois atteint l'entier développement de ses forces, et qui, dès le siècle précédent, semblait y être parvenu? Que devenait la poésie? On croirait qu'après Dante et Pétrarque, la langue du style sublime et celle du genre gracieux étant formées, l'art de parler en figures et en images, et celui de revêtir les unes et les autres de cette harmonie qui en est la couleur, étant non-seulement inventé, mais porté à son plus haut point de perfection, le nombre des poëtes italiens, déjà considérable avant ces deux poëtes par excellence, avait dû devenir innombrable; et qu'au moment où les maîtres de la poésie antique reparaissaient de toutes parts, ces deux maîtres de la poésie moderne ayant montré par leur exemple la route qu'il fallait suivre, on devait, pour ainsi dire, se précipiter en foule sur leurs pas. Il arriva pourtant tout le contraire. Pendant la plus grande partie du quinzième siècle, la poésie italienne languit. Elle ne s'enrichit pas des travaux de l'érudition; elle en fut comme absorbée; et ce ne fut que vers la fin de ce siècle, que, reprenant une partie de son éclat, elle annonça tout celui dont elle devait briller dans le suivant. Mais si, placé entre ces deux grands siècles poétiques, le quinzième ne paraît jeter qu'une faible lumière, nous allons voir que, considéré en lui-même et sans parallèle avec les deux autres, il a encore assez de richesses, et que peut-être on ne l'apprécie pas ce qu'il vaut.
Le premier poëte qui mérite de fixer nos regards, est Giusto de' Conti, grand imitateur de Pétrarque. On a le recueil de ses vers, mais on sait peu de détails sur sa vie [686]. Il était né à Rome vers la fin du quatorzième siècle, et vécut jusqu'au milieu du quinzième. Il fut orateur et jurisconsulte de profession. Étant à Bologne, en 1409, sans doute pour achever ses études, il y devint amoureux de la Beauté qu'il a célébrée dans ses vers. Il mourut à Rimini. Sigismond Pandolphe Malatesta venait d'y faire bâtir, sur les dessins de Léon-Baptiste Alberti, la magnifique église de St.-François: il y fit élever un tombeau à notre poëte, dont l'inscription sépulcrale s'y lit encore. C'est-là tout ce que l'on sait de lui.
[Note 686: ][ (retour) ] Voy. la Préface de l'édition de la Bella Mano, Florence, 1715, in-8. Les anciennes éditions sont celles de Bologne, 1472, in-8.; Venise, 1492, in-4.; et Paris, donnée par Corbinelli, 1595, in-12.
Son recueil est intitulé la Bella Mano, parce qu'il y chante souvent la belle main de sa dame. Ce n'est pas qu'il ne fasse aucun cas du reste, et que les beaux yeux et les tresses blondes ne soient aussi l'objet de plusieurs sonnets; mais c'est à la belle main qu'il revient toujours, tantôt comme en passant, et seulement dans quelques vers, tantôt dans des sonnets entiers. Dans l'un de ces sonnets, cette main renferme tout son bonheur [687]; c'est elle qui attache ensemble à son cœur la mort et la vie; elle tient le frein et le fouet cruel, qui le retient ou qui le fait courir et tourner de cent manières; elle lie son cœur et son ame de tant de nœuds, qu'il sera malgré lui forcé de les rompre. «Ô belle et blanche main [688], s'écrie-t-il dans un autre sonnet! ô douce main qui t'est si injustement armée contre moi! ô main charmante qui m'as conduit peu à peu, en me flattant, jusqu'à un tel degré de peine; mon erreur t'a donné l'une et l'autre clef de mes pensées; c'est de toi que mon cœur, qui se meurt de désirs, attend quelque secours; c'est à toi de laver les plaies de l'Amour! etc.» Ce poëte ne se contente pas d'imiter Pétrarque, il le copie souvent, et il n'est pas rare de le voir en emprunter des vers presque entiers. On doit penser que ce qu'il imite le plus, ce sont les défauts. Ainsi, les recherches de pensées, les oppositions continuelles, la vie et la mort, la rougeur et la pâleur, le chaud et le froid, le cœur qui est de feu, puis de glace, où l'un et l'autre à la fois, tout cela se retrouverait dans la Bella Mano, si jamais le Canzoniere de Pétrarque était perdu; mais quoique Giusto de Conti ne soit pas à beaucoup près sans mérite, on ne trouverait pas de même, dans la copie, la grande poésie, le génie sublime, la sensibilité profonde, la passion vraie et les grâces inimitables du modèle.
[Note 687: ][ (retour) ] O man leggiadra, ove il mio bene alberga, etc.
[Note 688: ][ (retour) ] O bella e bianca man, o man soave, etc.
Un second Buonaccorso da Montemagno, petit-fils du contemporain de Pétrarque [689], vivait à peu près dans le même temps que Giusto de' Conti.
[Note 689: ][ (retour) ] Voy. ci-dessus, p. 176.
Il a laissé quelques sonnets d'un style si semblable à celui de son aïeul, qu'on les a long-temps confondus ensemble, et qu'on attribuait à un seul Buonacccorso, ce qu'on a découvert et prouvé depuis appartenir à deux [690]. Celui-ci était non-seulement poëte, mais jurisconsulte et orateur. Il fut professeur ou lecteur dans l'université de Florence, et juge de l'un des quartiers de la ville. On a conservé de lui, outre les sonnets imprimés avec ceux de Buonaccorso l'ancien, quelques discours latins et italiens. Deux de ses discours latins ont quelque chose de remarquable: ce sont des exercices pour se former à l'éloquence, en traitant un sujet donné, ce que les anciens appelaient Déclamations. Dans l'un, qui traite de la Noblesse, un jeune romain de la noble et riche famille Cornelia, et un autre de la maison moins illustre et moins opulente des Flaminius, mais doué de plus de talents, de qualités et de vertus, se disputent une jeune romaine; le père la laisse libre dans son choix; elle déclare qu'elle épousera le plus noble des deux rivaux. Ils plaident leur cause devant le sénat: chacun des deux s'efforce de prouver que c'est lui qui, dans sa famille et dans son existence personnelle, a le plus de véritable noblesse. L'auteur n'a point donné la décision du sénat; mais on voit, à la manière dont il fait parler les deux orateurs, que, dans son opinion, comme dans celle de tous les gens sensés, la noblesse d'extraction n'est pas la première. Le second discours est une réponse de Catilina à Cicéron, dans le sénat de Rome. Il ne s'y défend pas, à beaucoup près, aussi bien qu'il est attaqué dans la première Catilinaire; mais ni ses raisons ne sont ineptes, ni son style latin n'est barbare; et ce discours, ainsi que le précédent, prouve que l'on raisonnait mieux depuis qu'on s'attachait moins à la dialectique de l'école.
[Note 690: ][ (retour) ] Voy. la Préface de l'édition des deux Buonaccorso da Montemagno, Florence, 1718.