À dix-sept ans, Politien acheva ses études. Il publia ses épigrammes, qui commencèrent sa réputation: c'était en 1471. Laurent de Médicis était, depuis deux ans, à la tête de sa fortune et de la république. Politien était pauvre; il voulut attirer ses regards par quelque production d'éclat. Le tournoi de Laurent avait trouvé un poëte, celui de Julien n'en avait point encore. Célébrer ce tournoi avec toutes les couleurs de la poésie; y faire entrer l'éloge, non-seulement de Julien, mais de toute la famille des Médicis, et l'adresser à Laurent, chef de cette famille, chef de l'état, déjà surnommé le Magnifique, et qui justifiait chaque jour ce titre par ses libéralités, lui parut une entreprise conforme à son but. On ne peut savoir en combien de chants ou de livres il avait divisé son plan. Le second n'est pas achevé; et le moment où l'action est interrompue, est celui où le héros ne fait encore que se disposer au combat; mais probablement, lorsqu'il eut terminé cette première partie de l'action, il en fit hommage à Laurent, et en reçut l'accueil généreux qui décida du reste de sa vie. Qu'il eût alors dix-huit, dix-neuf ou vingt ans, cela est bien précoce encore, mais n'est pas du moins incroyable. Ayant atteint dès-lors le but qu'il s'était proposé, partagé entre divers travaux que l'amitié de Laurent fut en droit d'exiger de lui, ceux d'érudition qui étaient alors les plus considérés, et pour lesquels il trouva dans son bienfaiteur tant d'encouragement et tant de secours, et l'éducation des fils de Laurent qu'il commença, sans doute, à leur donner aussitôt qu'ils furent en état de la recevoir, toutes ces causes réunies l'empêchèrent, pendant plusieurs années, de reprendre cet ouvrage. La malheureuse année 1478 vint. Julien fut assassiné par les Pazzi; Politien n'avait encore que vingt-quatre ans; et dès ce moment son poëme fut condamné à rester imparfait.

Si je faisais une dissertation en règle, j'appuierais de beaucoup de raisons et de citations ma conjecture; mais je me bornerai per brevità, comme disent les Italiens, à citer la quatrième stance du poëme: elle me paraît décisive. «Et toi, noble Laurier, dit le poëte (en faisant allusion au nom de Laurent), sous l'ombrage duquel Florence se réjouit et repose en paix, sans craindre ni les vents, ni les menaces du ciel, ni le courroux de Jupiter même, accueille, à l'ombre de ta tige sacrée, ma voix humble, tremblante et craintive, etc.» De quelque considération que Laurent jouît dès le vivant de son père, et quoique les infirmités de Pierre de Médicis l'empêchassent de jouer d'une manière brillante le rôle de premier citoyen de Florence, il le fut cependant tant qu'il vécut, depuis la mort de Cosme; et les expressions de cette stance ne peuvent absolument avoir été adressées à son fils qu'après la sienne.

Quoi qu'il en soit de l'époque précise de la composition de cette pièce (et l'on a vu que, s'il est impossible que l'auteur n'eût que quatorze ans, il est probable qu'il n'en avait pas plus de vingt), ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle forme le morceau de poésie italienne le plus brillant de ce siècle. Elle offre en même temps la fraîcheur, la fertilité d'une jeune imagination, et le style formé de l'âge mûr. On blâme quelquefois, mais on admire cependant les richesses accessoires dont Pindare a su, dans ses odes, embellir des sujets aussi pauvres, en apparence, que le sont des courses de chevaux ou de chars; que faut-il donc penser de Politien qui, sur un sujet à peu près semblable, sur un tournoi, conçoit un poëme tout entier, dont on ne peut connaître l'étendue projetée, puisqu'au bout de douze cents vers, le héros n'en est encore qu'aux préparatifs du combat, et qu'il est impossible de savoir par combien d'incidents le poëte pouvait le retarder encore?

Il décrit d'abord les occupations et les travaux de la jeunesse de Julien; il le peint environné de toutes les séductions de son âge, en butte aux agaceries et aux avances de toutes les belles, mais défendu des traits de l'Amour par la Sagesse. Julien a, comme Hippolyte, une grande passion pour la chasse. L'Amour imagine un stratagème pour le vaincre, au milieu même de cet exercice. Il fait courir devant lui le fantôme aérien d'une biche blanche, aussi agile que belle, et dont la poursuite l'entraîne loin de ses compagnons. Alors se présente à lui une nymphe charmante, dont il est tout à coup épris; il abandonne la biche, aborde en tremblant la nymphe, qui lui répond avec une voix douce et angélique. Elle s'éloigne aux approches de l'ombre du soir, et laisse Julien, seul et pensif, errer dans ces bois, où il s'égare en s'occupant d'elle. Ses compagnons inquiets le retrouvent enfin. Il revient avec eux, mais il emporte le trait qui l'a blessé. L'Amour va trouver sa mère dans l'île de Chypre, et lui raconter sa victoire. La description de cette île enchantée et du palais de Vénus, remplit toute la seconde moitié du premier livre. C'est un morceau d'environ cinq cents vers. Politien y a prodigué à pleines mains toutes les richesses de la poésie descriptive, et l'on y reconnaît le premier modèle des îles d'Alcine et d'Armide.

Vénus, que l'Amour trouve entre les bras de Mars, est ravie d'apprendre la défaite d'un jeune héros si fier, et jusqu'alors si insensible. Elle veut qu'il se couvre d'une gloire nouvelle, pour que la victoire remportée par son fils ait plus d'éclat. Elle ordonne à tous les Amours de s'armer, de se pénétrer de tous les feux du dieu Mars, de voler à Florence, d'inspirer aux jeunes Toscans l'ardeur des combats. Tandis qu'ils remplissent ses ordres, elle appelle Pasitée, épouse du Sommeil et sœur des Grâces; elle lui enjoint d'aller trouver son époux, et d'obtenir de lui qu'il envoie à Julien des Songes analogues au projet qu'elle a formé. Les Songes lui obéissent comme les Amours. Le jeune héros, dans son sommeil du matin, croit voir la belle nymphe de la forêt, mais aussi fière, aussi sévère qu'elle était douce et affable, couverte des armes de Pallas, et les opposant aux traits de l'Amour. C'est à Pallas même, c'est à la Gloire qui descend des cieux, le revêt d'une armure d'or et le couronne de lauriers, qu'il appartient de vaincre cette fierté. Il s'éveille; il invoque l'Amour, Minerve et la Gloire: leurs feux réunis brûlent son cœur. Il va paraître dans la lice, en portant leur bannière.

Tel est ce poëme, ou plutôt ce grand fragment de poésie, qui, tout imparfait qu'il est resté, a peut-être eu sur les progrès de la littérature italienne plus d'influence que tous les autres travaux de Politien. L'ottava rima, inventée par Boccace, mais à qui il n'avait donné ni l'harmonie, ni la rondeur, ni les chutes heureuses qui lui conviennent, et qui était restée depuis dans cet état d'imperfection, reparut ici avec toutes les qualités qui lui manquaient, et si parfaite, qu'aucun des poëtes qui l'ont employée depuis, pas même l'Arioste ni le Tasse, n'ont rien pu y ajouter. La langue poétique, affaiblie et languissante depuis Pétrarque, reprit sa force et ses vives couleurs; le style épique fut créé; un grand nombre d'expressions, de comparaisons et de formes de style parut pour la première fois; et, dans les âges suivants, les plus grands poëtes épiques ne dédaignèrent pas de puiser à cette source abondante. J'ai parlé de l'île d'Alcine et des jardins d'Armide, dont le premier type est dans la riche description de l'île de Chypre. Mais de plus, beaucoup de phrases poétiques et de vers entiers ont passé de là dans les deux poëmes qui ont rendu si célèbre le nom de ces deux enchanteresses.

Je puis donner pour exemples de ces emprunts, deux des octaves les plus fameuses, l'une dans l'Orlando, l'autre dans la Jérusalem. Tout le monde connaît cette admirable comparaison que fait l'Arioste de Médor, qui garde et défend le corps de son roi Dardinel contre les ennemis qui le poursuivent, avec l'ourse attaquée par les chasseurs, dans la tanière où elle nourrissait ses petits; il n'y a, certes, dans aucun poëte rien de plus parfait que ces huit vers; on les regarde comme inimitables, et ils le sont; mais l'idée et même quelques expressions des quatre premiers, sont visiblement imitées de la stance 39 de Politien [727].

[Note 727: ][ (retour) ]

Come orsa che l'alpestre cacciatore
Ne la pietrosa tana assalit' habbia,
Sta sopra i figli con incerto core,
E freme in suono di pietà e di rabbia
. (L'Arioste.)
Qual tigre, a cui dalla pietrosa tana
Ha tolto il cacciator suoi cari figli:
Rabbiosa il segue per la selva ircana,
Che tosto crede insanguinar gli artigli
. (Politien.)

L'imitation du Tasse est toute dans les mots et dans l'harmonie, sans aucun rapport entre le fond des choses. On cite souvent et avec raison, comme un chef-d'œuvre d'harmonie imitative dans le genre terrible, ces vers du quatrième chant de la Jérusalem, où le son rauque de la trompette infernale se fait entendre. Tous les mots de cette octave effrayante contribuent à l'effet qu'elle produit, mais il naît surtout de cette consonnance à la fois sourde et retentissante de la tartarea tromba, avec les deux rimes des vers suivants, rimbomba, et piomba. Or, la stance 28 de Politien fait entendre de même et la trompette du tartare et son double retentissement [728].

[Note 728: ][ (retour) ]

Chiama gli habitator dell' ombre eterne
Il rauco suon della tartarea tromba;
Treman le spatiose atre caverne,
E l'aer cieco a quel romor rimbomba;
Ne sì stridendo mai da le superne
Regioni del cielo il folgor piomba
, etc. (Le Tasse.)
Con tal romor, qualor l'aer discorda,
Di Giove il foco d'alta nube piomba:
Con tal tumulto, onde la gente assorda,
Dall' alte cataratte il Nil rimbomba:
Con tal' orror del latin sangue ingorda
Sono Megera la tartarea tromba
. (Politien.)