Quoi qu'il en soit de cette action où les trois unités, comme on voit, ne sont pas sévèrement observées, c'est lorsque le vieux Constantin se démet de l'empire, qu'il adresse à ses fils le discours qui a fait croire que c'était pour une occasion relative à sa famille que Laurent de Médicis avait composé ce Mystère. On peut, en poussant plus loin cette conjecture, se rappeler que, lorsqu'il fut surpris par la maladie dont il mourut, il songeait à se retirer des affaires; son fils aîné était appelé à hériter de son pouvoir, et, quoiqu'il fût très-jeune, il était impossible que les défauts qui se montrèrent bientôt en lui et qui causèrent sa perte, ne fussent pas aperçus de son père. Si l'on pense que les enfants de Laurent jouèrent les principaux rôles dans cette pièce, serait-il invraisemblable que Laurent jouât lui-même le premier, qui est celui du vieux Constantin? Aucune tradition ne le dit; mais aucune ne dit non plus le contraire; et je ne fais qu'ajouter une conjecture à une autre. Elle donnerait un grand intérêt à ce drame informe, et surtout au rôle de Constantin, si Laurent le joua lui-même; il est naturel et touchant, dans la disposition d'esprit où il était alors, d'entendre le vieil empereur s'exprimer ainsi par sa bouche [723]. «Souvent celui qui donne à Constantin le nom d'Heureux, l'est beaucoup plus que moi, et ne dit pas la vérité.» Le moment de la démission et le discours de Constantin à ses fils, acquièrent aussi, par cette supposition très-naturelle, beaucoup plus d'intérêt et de dignité. Constantin, parlant comme il le fait [724], quoiqu'en assez beaux vers, des devoirs des souverains et des soucis du trône, ne dit guère qu'une morale rebattue et un lieu commun; mais Laurent de Médicis, courbé sous le poids des infirmités et des affaires, au milieu de sa gloire et de sa prospérité, adressant ces mêmes paroles à ses trois fils dans une fête publique, qui est en même temps une fête de famille, exprime un sentiment noble, touchant et vrai, qui émeut et qui attendrit.
Spesso chi chiama Constantin felice,
Sta meglio assai di me, e'l ver non dice.
[Note 724: ][ (retour) ] Sappiate che chi vuole 'l popol reggere. (St. 99 et suiv.)
On déployait dans ces spectacles un appareil, une magnificence extraordinaires. Le théâtre était ordinairement dressé dans une église. On y faisait jouer de grandes machines. Les perspectives ou décorations changeaient souvent. Le nombre des comparses ou de ceux qui formaient le cortége des acteurs principaux, était immense. Des joûtes, des tournois, des batailles, des fêtes données à la cour, des banquets royaux, des bals et des concerts paraissaient tour à tour sur la scène. Dans cette représentation de saint Jean et de saint Paul, sainte Agnès apparaissait à Constance, et la Madonne se montrait aussi sur le tombeau du martyr saint Mercure. Toutes deux venaient du ciel, et étaient portées sur des machines en forme de nuages. Au dénouement, saint Mercure sortait de son tombeau; et s'élevait sans doute en l'air pour blesser Julien dans la bataille: on donnait un banquet et une fête à la cour, accompagnée de danses, de concerts de voix et d'instruments, pour célébrer la guérison de Constance; et deux grands combats étaient livrés sur le théâtre. En un mot, on n'accompagne aujourd'hui d'une pareille pompe, chez aucune nation de l'Europe, la représentation des chefs-d'œuvre dramatiques les plus fameux.
En résumant ce que nous avons dit des poésies de Laurent de Médicis, nous y verrons une grande souplesse à traiter tous les genres et à prendre tous les tons; dans le sonnet et la canzone, un style inférieur à celui de Pétrarque, mais supérieur à celui de tous les autres poëtes lyriques qui avaient écrit depuis un siècle entier; dans la poésie philosophique, une clarté qui écarte tous les nuages, une grâce facile qui fait disparaître l'aridité de tous les détails; dans la satire, une touche originale, une création et un modèle; dans des genres plus légers, et si l'on veut plus futiles, une aisance et un naturel qui écartent toute idée de travail. Nous verrons enfin dans Laurent un des principaux restaurateurs de la poésie italienne, qui était restée en silence pendant un siècle, comme désespérant de soutenir son premier succès, et découragée par la sublimité même de ses premiers chants.
Il fut bien secondé, dans cette entreprise, par des génies heureux, qui semblèrent éclore à la fois pour donner à la dernière moitié du quinzième siècle un éclat qui manque à la première, et pour préparer, en quelque sorte, les merveilles du siècle suivant.
Ange Politien occupe parmi eux le premier rang. Le goût du temps, qui était principalement tourné vers les travaux de l'érudition, en fit un érudit; la faveur dont les études philosophiques jouissaient chez les Médicis, en fit un philosophe; la nature l'avait fait poëte. Je ne répéterai point ici ce que j'ai dit des poésies grecques et latines qu'il publia de l'âge de treize à celui de dix-sept ans. On place dans cet intervalle une composition qui serait plus merveilleuse, si en effet Politien l'eût produite à quatorze ans; ce sont ses Stances pour la joûte de Julien de Médicis, frère de Laurent. J'ai d'abord admis la supputation des plus habiles critiques sur la date de cette pièce; je dirai maintenant, en peu de mots, pourquoi elle m'est suspecte, et quelle autre supposition me paraît plus vraisemblable.
Laurent et Julien brillèrent dans deux différents tournois [725]. Celui où Laurent remporta le prix, fut donné le 7 février 1468, et l'autre, peu de jours après. Luca Pulci célébra dans un poëme la victoire de Laurent; Politien, dans un autre, les exploits de Julien; or, en 1468, Politien n'avait que quatorze ans. Il dédia son poëme à Laurent, quoiqu'il fût en l'honneur de Julien. Laurent, dès-lors, le prit en amitié, le logea dans son palais, et en fit le compagnon de ses études. Tel est le sentiment de Tiraboschi; tel est celui du savant abbé Serassi, dans sa Vie d'Ange Politien [726]; de William Roscoe, dans son excellente Vie de Laurent de Médicis, et de plusieurs autres écrivains qui doivent faire autorité; mais il n'y a point d'autorité littéraire qui puisse faire croire un fait évidemment impossible. Plus on lit les stances de Politien, moins on se persuade qu'un poëme, si riche en détails, si abondant en expressions et en images, écrit d'un style si fort de poésie, et cependant si sage, soit l'ouvrage d'un enfant. Les épigrammes grecques et latines que cet enfant publia jusqu'à l'âge de dix-sept ans, sont surprenantes, mais se conçoivent; un poëme de près de douze cents vers en octaves italiennes, resté depuis ce temps comme modèle et comme un des monuments de la langue, ne se conçoit pas. Voici donc un autre calcul où je trouve plus de vraisemblance.
[Note 725: ][ (retour) ] Voy. ci-dessus, p. 377.
[Note 726: ][ (retour) ] En tête de l'édition des Stanze, Padoue, 1765, in-8.