Gian Filoteo Achillini mérite d'être tiré de la foule, non pas qu'il ait eu moins de défauts que les autres, mais parce qu'il les eut au contraire d'une manière plus décidée, plus prononcée, et qui lui est plus propre; en sorte que l'on peut croire qu'il les eut moins par imitation que par la pente naturelle de son génie. Il était d'ailleurs profondément versé dans le latin et dans le grec, dans la musique, la philosophie, la théologie et les antiquités. Dans ses deux Poëmes scientifiques et moraux, l'un intitulé Il Viridario, en octaves [755], et l'autre Il Fedele, en terza rima [756], il a semé, sinon beaucoup de poésie, du moins des preuves nombreuses de ses connaissances étendues et d'une sorte de vigueur de tête qui était alors moins commune que le brillant et le faux éclat.
[Note 755: ][ (retour) ] Canti IX, Bologne, 1513, in-4.
[Note 756: ][ (retour) ] Lib. V, Cantilene cento, Bologne, 1523, in-8. Ces deux poëmes, qui n'ont point été réimprimés, sont fort rares.
Antonio Cornazzano demande aussi une mention particulière, quoiqu'il ait, pour être confondu avec les autres, le malheur commun d'avoir été mis, comme la plupart d'entre eux, par ses contemporains, de pair avec Dante et Pétrarque [757]. Né à Plaisance, il passa une partie de sa vie à Milan. Il voyagea ensuite, et vint même en France, on ne sait pas précisément à quelle époque; à son retour en Italie, il se rendit à Ferrare, et resta jusqu'à sa mort, attaché au duc Hercule Ier., qui eut pour lui une amitié particulière. Il a laissé un grand nombre d'ouvrages. Le plus considérable est un Poëme italien, en neuf livres, sur l'art militaire, qu'il a, par singularité, intitulé en latin de Re militari [758]. La même bizarrerie se remarque dans trois petits Poëmes recueillis en un seul volume, dont le premier a pour sujet l'Art de gouverner et de régner; le second, les Vicissitudes de la Fortune; le troisième, sur l'Art militaire en général, et sur les Généraux qui ont le plus excellé dans cet art. Tous ces titres sont aussi en latin, quoique les poëmes soient en italien et rimés par tercets ou terza rima [759]. Ce n'est pas le bel esprit qui y domine, c'est plutôt une pesanteur qui en rend la lecture difficile et quelquefois même impossible. Ses poésies lyriques, sonnets, canzoni, etc. [760] sont moins lourdes, mais participent davantage aux défauts des poëtes de son temps. On a aussi plusieurs ouvrages latins de Cornazzano, tant en prose qu'en vers, et qui, comme les autres, ne manquent pas de mérite, mais n'ont malheureusement aucun attrait.
[Note 757: ][ (retour) ] Antonium Cornazzanum, dit un orateur de ce temps, in versu vulgar alium Dantem sive Petrarcham. Discours d'Alberto da Ripalta, Script. Rer. ital., vol. XX, p. 934.
[Note 758: ][ (retour) ] Venise, 1493, in-fol; Pesaro, 1507, in-8., etc.
[Note 759: ][ (retour) ] Venise, 1517, in-8.
[Note 760: ][ (retour) ] Venise, 1502, in-8.; Milan, 1519, ibid.
Tel était alors, pour ne pas entrer dans des détails fatigants, l'état général de la poésie italienne. Nous avons vu qu'un petit nombre de poëtes luttait cependant contre la corruption et le mauvais goût. Laurent de Médicis et Politien sont au premier rang, mais tellement les premiers, qu'il y a une distance immense entre eux et ceux qui marchent les seconds. On leur adjoint ordinairement, et avec justice, Girolamo Benivieni. Il fut leur ami et celui de Pic de la Mirandole. Ce dernier fit, comme on l'a vu [761], un très-savant commentaire sur la canzone de Benivieni, dont le sujet est l'amour platonique, ou plutôt l'amour divin. Il y a dans cette canzone dans ses sonnets et dans ses autres poésies [762], une clarté, un naturel et une pureté de goût qui appartenait en quelque sorte à l'école de Florence. Il y vécut jusqu'à une extrême vieillesse, et par cette raison il appartient en partie au seizième siècle. Il fut témoin et acteur des révolutions qui agitèrent alors sa patrie, et dont le fanatisme religieux fut le principal mobile. Benivieni fut très-lié avec le moine Savonarole; il faisait, pour seconder les vues de ce prédicant politique, des canzoni a ballo, ou chansons à danser, qui ne ressemblaient plus à celles de Laurent de Médicis; il en commençait une par ces mots:
Non fu mai'l più bel solazzo,
Più giocondo ne maggiore
Che, per zelo e per amore
Di Gesù, diventar pazzo.