Tel fut le mémorable événement qui termine avec tant d'éclat l'histoire du quinzième siècle. Si l'on parcourt d'un œil rapide son étendue entière, on en voit les différentes parties marquées par diverses époques, qui sont liées ensemble comme les actes d'un drame. Au commencement, on se retrace, comme dans une exposition, la gloire du siècle passé, les trois grands phénomènes qui ont paru sur l'horizon littéraire, la langue fixée par eux, et les modèles inimitables qu'ils ont laissés. On reconnaît que s'il est jamais possible de s'élever à leur hauteur, c'est en suivant la même route, en marchant avec eux sur les pas des anciens, en se pénétrant des beautés de leur langage, de la sublimité de leurs conceptions, de la grandeur et de la finesse également naturelles de leur style. On semble quitter alors une langue naissante, on se livre tout entiers à la recherche des ouvrages des anciens et à leur étude. Le latin redevient, pour ainsi dire, la seule langue écrite, et le grec seul est encore une langue savante. On redouble d'ardeur pour l'apprendre, et pour en posséder les monuments. Nulle dépense n'est épargnée, nulle peine ne rebute, nul voyage n'effraie. On parcourt, on explore, on fouille l'Europe entière: un commerce s'établit en Orient, non pour des objets matériels de consommation ou de luxe, mais pour les trésors de l'ame et les richesses de l'esprit. L'Italie est ainsi préparée, quand l'Orient s'écroule, et jette en quelque sorte dans son sein, des savants, des philosophes, des littérateurs dispersés, emportant avec eux, comme leurs dieux pénates, non les statues de leurs ancêtres, mais les productions de ces grands génies et leurs chefs-d'œuvre immortels. Ils arrivent dans des lieux si bien disposés à les recevoir, comme dans une seconde patrie. Ils n'y trouvent pas seulement un asyle, mais des distinctions, des honneurs. Des chaires s'élèvent pour eux, des gymnases leur sont ouverts; Aristote retrouve son lycée et Platon son académie.

Mais ces richesses dérobées par les Grecs fugitifs aux flammes qui avaient consumé tout le reste, et celles qu'on avait retirées avec tant de peine du fond des cloîtres d'Europe, où tant d'autres avaient péri, pouvaient périr encore. Le temps et ses révolutions, la guerre et ses fureurs, pouvaient amener un dernier désastre que rien n'aurait pu réparer. Un art conservateur et propagateur est donné aux hommes. L'imprimerie est inventée, et les œuvres du génie, et les oracles de la vérité sont désormais impérissables. Enfin l'univers connu ne paraît plus suffire à l'ambition de l'esprit humain, au désir qu'il a d'accroître ses lumières et ses jouissances; il se trouve trop serré dans cet univers; on en découvre un autre, nouveau théâtre où il s'élance, pour en rapporter des richesses nouvelles, et dans l'espoir d'arracher à la nature ses derniers secrets.

Heureux les hommes s'ils n'y étaient conduits que par ces nobles passions, si la vile et insatiable soif de l'or ne les y guidait pas, si elle n'entraînait à sa suite la ruine, la dévastation, les infirmités nouvelles, les fléaux destructeurs, l'intarissable effusion de sang humain, l'extinction de races entières, l'esclavage d'autres races, accompagné des plus atroces barbaries, et dans le lointain, la vengeance de ces excès par des atrocités non moins horribles! Mais, telle est la malheureuse condition de l'homme, la somme des biens et des maux lui fut donnée dans une mesure inégale. Il lutte en vain contre cette inégalité primitive; et dès qu'il ajoute par son industrie aux biens qui lui furent permis, il semble que la fatalité de sa nature augmente en proportion le nombre et l'intensité de ses maux.

Cependant soyons justes: connaissons nos misères, mais ne les exagérons pas. En parcourant dans cet ouvrage les annales des progrès de l'esprit humain, pendant près de dix siècles, nous avons constamment observé que du moment où les lumières, éteintes par la combinaison simultanée de plusieurs causes que nous avons tâché de connaître, recommencèrent au dixième siècle à jeter une faible lueur, elles ont toujours été croissant, sans faire un seul pas rétrograde, jusqu'au moment où nous voilà parvenus; qu'aucun des maux qui affligèrent alors l'Italie et l'Europe, ne vint de ces progrès de l'esprit, mais des sources trop connues et trop compliquées du malheur de toutes les sociétés civiles; qu'au contraire, à mesure que les lumières se sont accrues, que les plaisirs de l'esprit se sont fait sentir, que les talents se sont multipliés, épurés et agrandis, la triste condition humaine s'est adoucie, l'homme a repris à la fois plus de noblesse, de vertus et de bonheur, et qu'il lui a fallu, si j'ose le dire, s'ouvrir de nouvelles sources d'infortunes, pour que l'arrêt de sa destinée fût accompli, et pour que leur masse pût surpasser encore celle de ses jouissances et de la félicité convenable à sa nature.

Nous verrons cette vérité consolante confirmée dans la suite par les autres parties de cette Histoire. Nous n'aurons plus à parcourir des époques aussi arides. La nuit de la barbarie et de l'ignorance est dissipée: les ténèbres du faux savoir, et la triste lueur du pédantisme font place au jour pur de la saine littérature, de l'érudition choisie et du goût; les grands modèles ont reparu dans tous les genres, et les esprits avides de produire n'attendent que le signal d'un nouveau siècle, pour répandre avec profusion leurs inventions et leurs trésors.


NOTES AJOUTÉES.


[Page 9, ligne 24.] «Bientôt la mort de son père et les soins de famille qui en furent la suite le rappelèrent (Boccace) à Florence.»--Une des lettres attribuées à Boccace, et imprimées, t. IV de ses Œuvres, édition de Naples, sous le titre de Florence, 1723, contredit la date que l'on donne ici à la mort de son père, et même celle de plusieurs autres événements de sa Vie. Cette lettre, adressée à Cino da Pistoja (ub. supr. p. 34), est datée du 19 avril 1338. Boccace y parle de la mort récente de son père, qui le laissa, à l'âge de vingt-cinq ans, maître de ses volontés. Mais de savants critiques pensent que cette lettre a été supposée par Doni, qui la publia le premier dans les Prose Antiche di Boccacio, etc., que Cino ne fut point le maître de Boccace, et que ni la date de cette lettre, ni rien de ce qu'elle contient ne peuvent être d'aucune autorité. (Voy. Mazzuchelli, Scritt. ital., t. II, part. III, p. 1320, note 37.)

[Page 46, note.--]Au Rinouviau, etc. Je parle ici selon le préjugé commun, en attribuant, comme M. Baldelli, au roi de Navarre cette chanson, qui offre le premier modèle de l'ottava rima; elle ne se trouve point dans les manuscrits des poésies de Thibault. La Ravallière, qui les a publiées, Paris, 2 vol. in-12, 1742, ne l'a point mise dans son Recueil; tous les manuscrits, au contraire, l'attribuent à Gace Brulés; et, quoi qu'en ait dit Pasquier, qui a induit en erreur le savant auteur de la Vie de Boccace, c'est en effet à ce vieux poëte qu'elle appartient.