[Note 151: ][ (retour) ] Voyez Tiraboschi, Stor. della Letter. ital., t. V, l. II, c. I.

Le siége et la puissance dont émanaient les fortunes et les grâces qu'on ambitionnait en se livrant avec tant d'ardeur à cette étude, était toujours en terre étrangère. D'Avignon, le pape soutenait en Italie, par ses légats et par des troupes à sa solde, des guerres contre les Visconti; et ces guerres ne cessaient de troubler et de ravager la Lombardie et même la Toscane qui n'avait pu se dispenser d'y prendre part. Bologne se déclara libre: le soulèvement gagna jusqu'à Rome, et de là les petites principautés qui formaient l'état de l'Église. Grégoire XI sentit la nécessité de sa présence pour éteindre cet incendie. Il quitta enfin Avignon pour Rome, où il mourut dix-huit mois après son retour [152], avant d'avoir pu réussir à pacifier l'Italie. Urbain VI détruisit par sa violence et par sa dureté le bien que son prédécesseur avait commencé à faire. Les cardinaux, qu'il poussait à bout, élurent et lui opposèrent l'anti-pape Clément VII [153], source de ce grand schisme qui devait durer quarante ans. De nouvelles révolutions dans le royaume de Naples en furent la suite. Jeanne, qui régnait encore, ayant soutenu Clément VII, Urbain VI appela contre elle le jeune Charles de Duraz, le reçut à Rome, le couronna roi. Naples lui ouvrit ses portes sans combat, et si la vengeance inutile, froide et tardive est un crime, il punit par un crime assez lâche, sur une vieille reine, le crime odieux dont elle s'était souillée dans sa jeunesse.

[Note 152: ][ (retour) ] Il entra dans Rome, le 13 septembre 1376, et y mourut le 27 mars 1378.

[Note 153: ][ (retour) ] Robert, cardinal de Genève.

Clément VII, réfugié dans Avignon, y rassembla les cardinaux qui l'avaient élu, tandis qu'Urbain VI formait tout un nouveau collége de cardinaux italiens. De ce nombre fut Bonaventure Perago de Padoue, l'un des théologiens les plus célèbres de ce temps, et, ce qui atteste encore mieux son mérite, l'un des anciens amis de Pétrarque. C'était même lui qui, dans la cérémonie de ses obsèques, avait prononcé son oraison funèbre. Il était alors simple religieux Augustin. Trois ans après, il fut fait Général de son ordre; et quand le schisme éclata, s'étant déclaré pour Urbain VI, il en fut récompensé par le chapeau de cardinal. Sa mort fut aussi funeste que son élévation avait été rapide. Il fut tué d'un coup de flèche, en passant sur le pont Saint Ange, pour se rendre au Vatican. On ne put découvrir d'où partait ce coup. On soupçonna François de Carrare, seigneur de Padoue, d'en avoir donné l'ordre, pour se venger de ce que le cardinal s'opposait à ses desseins contre les immunités de l'Église; on a fait, en conséquence, de Perago un martyr, en le rangeant parmi ceux qui sont morts pour la défense de ces immunités; et les continuateurs des Actes des Saints n'ont pas manqué de lui donner place dans cette immense collection [154]. Tiraboschi, avec sa bonne foi ordinaire, rapporte ces faits; mais, avec la même bonne foi, il propose aussi ses doutes; et en supposant que François de Carrare eût en effet ordonné ce meurtre, il l'attribue à une toute autre cause. «Je ne veux pas, ajoute-t-il, enlever pour cela au cardinal la gloire dont il a joui jusqu'à présent, d'être mis au nombre de ceux qui sont morts pour la défense de l'immunité de l'Église; je propose seulement mes doutes, et j'attends que les savants veuillent bien les résoudre [155].» Les savants n'ont point donné cette solution, et les doutes du sage Tiraboschi sont devenus des preuves négatives.

[Note 154: ][ (retour) ] Vol. XI, 10 juin.

[Note 155: ][ (retour) ] Stor. della Letter. ital., t. V, p. 128.

Un autre théologien, qui s'honora aussi de l'amitié de Pétrarque, Louis Marsigli, Florentin, le vit pour la première fois à Padoue, n'ayant encore que vingt-ans. Pétrarque démêla dès-lors en lui des talents et des connaissances extraordinaires. Ce n'était pas seulement en théologie qu'il était savant, mais en littérature, en poésie, en histoire. Après avoir voyagé en France, soutenu des thèses éclatantes et pris le degré de maître ès-arts dans l'Université de Paris, il retourna dans sa patrie, jouit à Florence d'une grande considération, y vécut entouré de disciples qui s'honoraient de recevoir ses leçons, acquit une renommée dont on trouve les témoignages dans plusieurs écrivains de son temps, mais ne laissa aucun écrit qui puisse faire juger à quel point était méritée une réputation si grande. On compte encore parmi les théologiens les plus savants de la même époque et parmi les fondateurs de l'école théologique de Bologne, Louis Donato, Vénitien, de l'ordre des Frères mineurs. Nommé cardinal par Urbain VI, pour la même raison que Bonaventure de Padoue, il perdit sa faveur pour n'avoir pas réussi dans une mission dont Urbain l'avait chargé auprès de Charles de Duraz [156]. Dans la division qui éclata bientôt entre ce pontife intraitable, et le roi qui lui devait sa couronne, Urbain, assiégé pendant huit mois dans Nocera par les troupes de Charles, vexa si cruellement les cardinaux qui s'y étaient renfermés avec lui, que six d'entre eux conspirèrent ou contre leur tyran, ou seulement pour échapper à sa tyrannie. Le pape instruit de leur complot, les fit arrêter et leur fit subir les plus affreuses tortures. Le malheureux Louis Donato était du nombre. Ce fut lui que le vindicatif Urbain ordonna de tourmenter jusqu'à ce qu'il pût l'entendre crier. Il se promenait dans le jardin du château en disant son bréviaire [157]: l'exécution se faisait dans le donjon; et il paraissait très-content d'entendre de si loin les cris de sa victime. Urbain étant parvenu à s'enfuir de ce château, se retira à Gênes, emmenant avec lui ses cardinaux prisonniers et l'évêque d'Aquila, qui, ne pouvant aller assez vite parce qu'il était estropié de la question et mal monté, fut massacré par son ordre et presque sous ses yeux. Pour terminer cette tragédie, Urbain arrivé à Gênes, fit mourir par divers supplices cinq des cardinaux, y compris Louis Donato [158]. Il eût été plus heureux, s'il fût resté simple moine et s'il ne se fût occupé que de sa théologie.

[Note 156: ][ (retour) ] Tiraboschi, ub. supr., p. 130.

[Note 157: ][ (retour) ] V. Abrégé de l'Hist. ecclés., Berne, 1767, vol. II, an. 1385.