On raconte qu'ayant un jour entendu dire qu'il y avait à Rome de bons poëtes qu'il ne connaissait pas, il répondit qu'ils ne pouvaient pas être tels qu'on le disait. Si ce sont de bons poëtes, ajouta-t-il, que ne viennent-ils à moi, qui reçois bien même les médiocres [301]? Joignons à tant de libéralités et d'affabilité, non plus seulement pour les docteurs en droit canon et en théologie, mais pour les véritables gens de lettres, le soin que prit ce sage Pontife de faire chercher de toutes parts de bons livres, et de les rassembler à grands frais. Jamais les papes n'avaient formé une bibliothèque bien précieuse, et la translation du Saint-Siége à Avignon et d'autres causes encore avaient presque réduit à rien le peu qu'ils avaient de livres. Nicolas V fut le premier qui s'occupa sérieusement de cet objet, et qui jeta les fondements de cette riche bibliothèque du Vatican, devenue depuis si justement célèbre. Il envoya des savants en France, en Allemagne, en Angleterre, en Grèce pour acheter des manuscrits, ou pour copier ceux dont ils ne pouvaient obtenir la vente; ils avaient ordre de ne point regarder au prix: à mesure qu'ils se procuraient de nouveaux livres, ils les envoyaient au pape, qui n'avait point de plus grande jouissance que de les recevoir, de les examiner et de les faire placer avec ordre. Les arts lui durent autant que les lettres; il fit élever plusieurs édifices aussi somptueux que le permettait le goût encore peu formé de son siècle. Ces profusions n'épuisaient point sa munificence; il en exerçait une partie à secourir les pauvres et les malheureux [302]. Il eut enfin toutes les vertus d'un chef de la religion, et tous les goûts nobles et délicats, presque aussi nécessaires à un souverain que les vertus.
[Note 301: ][ (retour) ] Tiraboschi, ub. supr., p. 49 et 50.
[Note 302: ][ (retour) ] Tiraboschi, ub. supr., p. 50.
Malheureusement son pontificat ne fut que de huit années. Ce ne sont pas les nombreux éloges qui lui furent adressés de son vivant qui prouvent qu'il les a mérités; ceux mêmes que lui donnèrent, après sa mort, les gens de lettres qu'il avait si bien traités, peuvent paraître suspects, et l'on pourrait aller jusqu'à suspecter encore tout ce que les écrivains catholiques attachés à la cour de Rome en ont écrit depuis; mais le savant Isaac Casaubon, qui était protestant, a tenu, dans la dédicace de son Polybe, absolument le même langage. Il a rendu le même hommage à l'Italie, qui fut la première à donner l'exemple du retour vers l'étude des anciens, et à ce souverain pontife, en qui cette étude trouva tant d'encouragements et de secours [303]. Nicolas V est le premier pape qu'on doive regarder comme un véritable père des lettres. Que lui manqua-t-il pour obtenir, dans la mémoire et dans la reconnaissance de ceux qui les cultivent, et de ceux qui les aiment, la place qu'un autre pontife obtint depuis? un règne plus long, des circonstances plus heureuses, et les lumières d'un demi-siècle de plus.
[Note 303: ][ (retour) ] ibid., p. 51, 52.
Si l'état de l'Église était agité, comme nous venons de le voir, au commencement de ce siècle, l'état civil de l'Italie n'était pas beaucoup plus tranquille. Jean Galéas Visconti, duc de Milan, le plus puissant des princes qui s'y étaient formé des souverainetés indépendantes, partagea en mourant, en 1402, ses immenses domaines entre Jean-Marie et Philippe-Marie, ses deux fils légitimes, et Gabriel son fils légitimé. Mais la jeunesse de ces princes, confiée à un conseil de régence mal assorti et bientôt divisé, sous le gouvernement d'une mère violente et cruelle, fit que ce grand héritage dépérit promptement entre leurs mains. Plusieurs villes s'affranchirent, ou reconnurent pour maîtres des hommes puissants parmi leurs concitoyens; les princes voisins et les républiques de Florence et de Venise s'agrandirent aux dépens des trois frères. Jean-Marie se rendit odieux par ses cruautés, et fut massacré après environ dix ans de règne. Philippe-Marie, héritier de ses états, éprouva pendant trente-cinq ans toutes les vicissitudes de la fortune, tantôt porté au comble du bonheur et de la puissance, tantôt tout-à-fait abattu. Les dernières années de sa vie furent les plus malheureuses. Il vit plusieurs fois les troupes vénitiennes s'avancer jusque sous les murs de Milan, et piller toutes les campagnes. Le chagrin abrégea ses jours. Il mourut, en 1447, ne laissant aucun enfant mâle pour lui succéder, mais seulement Blanche, sa fille naturelle, mariée avec François Sforce, fils du célèbre capitaine de ce nom, grand capitaine lui-même, et que ce mariage, sa bravoure et son adresse élevèrent bientôt après au souverain pouvoir.
Philippe-Marie Visconti, dans sa vie orageuse, eut peu de loisir pour cultiver les lettres, et peu de moyens de les encourager: l'auteur de sa Vie [304] le représente cependant comme ayant reçu une éducation littéraire, aimant Dante et Pétrarque, et les faisant lire souvent; étudiant aussi l'Histoire de Tite-Live, et les Vies des hommes illustres, écrites en français, que Tiraboschi croit avec raison n'avoir pu être que des romans [305]. Il accorda des distinctions et des récompenses aux savants qui se trouvaient à sa portée, ou qu'il pouvait attirer à Milan. Il invita, par ses lettres, François Philelphe à l'y venir voir, et il le reçut si honorablement, que Philelphe avoue lui-même qu'il en était tout hors de lui [306]. Si Philippe-Marie ne fit rien de plus pour les sciences, il faut donc s'en prendre moins à lui qu'à sa fortune.
[Note 304: ][ (retour) ] Candido Decembrio; voy. Script. Rer. ital. de Muratori, vol. XX, p. 1014.
[Note 305: ][ (retour) ] Tom. VI, part. I, p. 14.
[Note 306: ][ (retour) ] A quo... tam honorificè cum exceptus ut me oblitum mei penè reddiderit. (Philelf. Epist. l. III, ép. 6.)