Les princes de la maison d'Este, souverains de Ferrare, étaient déjà célèbres par leur amour pour les lettres, et par l'accueil qu'ils faisaient aux littérateurs et aux savants. Le marquis Nicolas III fit rouvrir, en 1402, l'Université de Ferrare, fermée par le conseil de régence qui avait gouverné pendant son bas âge. Les guerres qu'il eut bientôt à soutenir et les affaires politiques où il fut engagé, ne lui laissèrent pas le temps de donner à cette école tout l'éclat qu'il aurait voulu; il y appela pourtant des professeurs habiles qu'il y fixa par ses bienfaits; et il confia au plus célèbre d'entre eux, à Guarino, de Vérone, l'éducation de son fils Lionel. Ce fils, plus fameux que son père, profita des leçons d'un si bon maître. Il se distingua dès sa jeunesse par les qualités les plus brillantes de l'esprit, par une mémoire prodigieuse, une éloquence naturelle et des connaissances au-dessus de son âge [307]. Parvenu au gouvernement, en 1441, il n'oublia rien pour donner à l'Université de Ferrare un éclat égal à celui des plus célèbres Universités d'Italie. Il s'entoura d'hommes instruits, de philosophes, de poëtes; il se délassait dans leurs entretiens de la fatigue des affaires. Il cultiva lui-même la poésie; et l'on a conservé de lui deux sonnets, plus élégants que ceux de la plupart des poëtes du même temps [308].
[Note 307: ][ (retour) ] Voy. Antichi Annali Estensi, dans les Scrip. Rer. ital., vol. XX, p. 453.
[Note 308: ][ (retour) ] Dans le recueil intitulé Rime de' Poeti Ferraresi.
Moins puissant que les seigneurs de Milan et de Ferrare, Jean-François de Gonzague donnait à Mantoue les mêmes preuves d'amour pour les sciences et de considération pour les savants. Il confia l'éducation de ses deux fils et de sa fille, à un professeur de belles-lettres alors célèbre, mais qui, n'ayant laissé aucun ouvrage, n'a pas eu une célébrité durable: il se nommait Victorin de Feltro. Gonzague lui assigna de forts appointements [309], et fit meubler pour lui une maison entière qu'il habitait seul avec ses élèves. On y voyait des galeries, des promenades charmantes, et des peintures agréables qui représentaient des enfants se livrant aux jeux de leur âge. On l'appelait la Maison joyeuse. L'historien de la vie de Victorin [310] fait une description touchante de l'éducation paternelle que recevaient de ce bon professeur, non seulement les jeunes princes, mais beaucoup d'autres élèves qu'il avait la permission d'y admettre; il lui en venait de toutes les parties de l'Italie, de la France, de l'Allemagne et même de la Grèce; et son école seule donnait à Mantoue une renommée égale à celle des Universités les plus célèbres. Victorin de Feltro n'était pas seulement le maître, mais le tendre père de cette jeunesse studieuse; il ne la formait pas uniquement aux lettres, mais aux vertus, et toujours en mêlant la douceur et les caresses aux leçons, la gaîeté au recueillement et les jeux à l'étude. On est surpris de trouver dans un siècle où il y avait encore de la grossièreté dans les mœurs, un modèle aussi parfait d'éducation littéraire et civile. Le titre seul que portait ce lieu d'instruction donne beaucoup à penser et à sentir. Il faudrait envoyer tous les pédants, je ne dis pas du quinzième siècle, mais de trois et même de quatre siècles après, prendre des leçons d'éducation à la Maison joyeuse.
[Note 309: ][ (retour) ] Vingt écus d'or par mois.
[Note 310: ][ (retour) ] Fr. Prendilacqua de Mantoue, son contemporain et son élève. Cette histoire, écrite en latin, a été publiée par Natale delle Laste, à Padoue, en 1774.
Un état libre qui avait produit les trois grands hommes auxquels l'Italie devait sa gloire littéraire, où jusqu'alors les hommes ne s'étaient élevés que par leurs propres forces ou par celle des partis politiques qu'ils avaient embrassés, la république de Florence commençait, sans presque sans apercevoir, à changer de forme, et les lettres à y trouver de l'appui dans une famille qui devait bientôt s'en servir pour augmenter sa puissance et fonder sa gloire. Les Médicis, quelle que fût leur origine, étaient déjà depuis plusieurs siècles distingués à Florence par leurs richesses, acquises dans le commerce, par les grands emplois qu'ils avaient remplis, par leur attachement au parti populaire, qu'ils avaient toujours soutenu contre celui des nobles. Jean de Médicis qui hérita vers la fin du quatorzième siècle du crédit et des richesses de ses aïeux, les augmenta considérablement en joignant à une application encore plus soutenue au commerce, une sagesse d'esprit et une théorie politique fondée sur l'affabilité, la modération, la libéralité, qui devint la science de la famille et la source de sa grandeur. Lorsqu'il mourut, en 1428, Cosme, son fils aîné, avait près de quarante ans. C'était lui qui depuis long-temps gouvernait la maison de commerce, et sa considération personnelle était déjà si grande, que lorsque le pape Jean XXIII se rendit au concile de Constance, il voulut que Cosme fût du nombre des personnages éminents dont il s'y fit accompagner. Fugitif peu de temps après, déposé, détenu par le duc de Bavière, il ne trouva que dans les Médicis de la générosité et de l'amitié. Cosme le racheta pour une somme considérable, et lui donna ensuite asyle à Florence, pendant le reste de sa vie [311]. On a dit que ce ci-devant pape avait amassé d'immenses trésors; qu'à sa mort, en 1419, les Médicis s'en emparèrent, et que ce fut ce qui, joint aux leurs, les rendit les plus riches particuliers de Florence, de l'Italie et même de l'Europe. Ce bruit répandu par Philelphe, ennemi des Médicis, et trop légèrement adopté par Platina [312], est une calomnie dont Scipion Ammirato a démontré l'absurdité dans le dix-huitième livre de son histoire [313].
[Note 311: ][ (retour) ] William Roscoe, Vie de Laurent de Médicis, t. I, p. 11, éd. de Bâle, 1799. On a en français une fort bonne traduction de cet ouvrage, par M. Thurot.
[Note 312: ][ (retour) ] Quem (Cosmum Medicem) homines existimant pecuniâ Baldesaris opes suas in tantum auxisse, ut, etc. Platin., in Vita Martini V.
[Note 313: ][ (retour) ] Tom. II, p. 985. A. B.